Publication: Libération

Marion Cotillard: «Elle joue le jeu»

Marion Cotillard: «Elle joue le jeu»

PORTRAIT Actrice dans «Deux jours, une nuit» de Jean-Pierre et Luc Dardenne, et égérie du luxe

Autant le dire tout net : on s’attendait au pire, vu le précédent. Il y a quelques années, à l’occasion d’une pub Dior tournée par David Lynch, rencontrer Marion Cotillard nous avait laissé, euh… allez, va pour «perplexe». Comme stratosphérisée et apeurée à la fois, «la Môme» s’enferrait dans des salmigondis hésitants. Jusqu’à cet acmé, qui la vit chuchoter son amour pour les arbres avec une exaltation proche de l’orgasme. Nous, en notre for intérieur : «Pas étonnant qu’elle ait déliré sur le 11 Septembre

Autant le dire tout aussi net : Marion Cotillard, cette fois, a été parfaite. Un modèle de professionnalisme intelligent. Il y avait pourtant de quoi la prendre en défaut. A commencer par ce palace de la rue de la Paix, à Paris, où a lieu l’interview histoire d’éviter les embouteillages de l’agenda cannois de Miss C. On est au courant, les acteurs ne sont pas leurs personnages. Mais sur ce coup-là, un décor plus sobre s’imposait, nous semblait-il. Comment se retrouver dans cette suite dorée sur tranche, à moquette qui étouffe les pas, sans songer qu’y passer une seule nuit doit coûter au minimum ces 1 000 euros contre lesquels se bat Sandra-Cotillard dans Deux Jours, une nuit. Aussi saisissante soit son interprétation, ce n’est donc vraiment pas Sandra qu’on va rencontrer là, mais, tout à l’autre bout de la fracture sociale, la star-égérie Dior, la Cotillard qui vaut des milliards.

Jogging. Première (bonne) surprise : l’équipementier se fait discret. Pas d’armada garde-chiourme à l’horizon, pas de minutage-guillotine. Et elle, d’emblée, se montre les pieds sur terre, littéralement : en robe marine classe mais discrète, le chignon bas sur la nuque, elle se défait de ses escarpins profilés. Et masse ses petons, va même s’étirer façon fin de jogging en prenant appui sur le canapé adjacent, on en reste comme deux ronds de flanc. Et la nouvelle star du cinéma français, 38 ans, adoptée par Hollywood (Christopher Nolan, Steven Soderbergh), de s’asseoir en amazone face à nous, comme le ferait une bonne copine. Puisque ses ongles sont impeccablement manucurés «nude», le fait qu’elle les tripote tout le long de l’entretien n’a rien de répugnant. On conclut juste à un mignon tic d’autoréassurance. Ce n’est que le lendemain, quand on lira dans un magazine la même scène, qu’émergera l’hypothèse d’une simplicité d’affichage, travaillée.

Sa sortie d’interview alimente cette piste : rideau d’un coup alors qu’elle semblait happée par la conversation. Elle file dans la pièce à côté où babille Marcel, 3 ans, dont le père est Guillaume Canet, autre jackpot ambulant français. Et alors on entend Marion Cotillard, qui nous parlait d’une voix presque frêle, tonner d’une grosse voix rigolarde : «Qu’est-ce qui se passe là-dedans ?!!»

Qu’est-ce qui se passe dans Marion Cotillard ? On vient à la schizophrénie Sandra-égérie Dior assez vite, mais en Sioux, mine de rien : «D’aucuns diront que vous…» Elle nous coupe : «Je sais… que moi qui voyage en classe affaires, ne peut rien comprendre à ce que vit Sandra. Eh bien moi, je me dis : “Mais ils vivent dans les années 50 ou quoi ? Ils croient que les acteurs vivent dans des tours d’ivoire, ne lisent pas les journaux ?” De toute façon, les gens croient que je vis à Los Angeles… Bien sûr, ma vie est singulière, hors normes, mais coupée du monde, certainement pas. Et les gens qui m’entourent ont parfois une réalité sociale totalement différente de la mienne, et je la vois, et je l’entends, et j’en suis consciente.» OK. Le binz autour du mariage pour tous, par exemple, vous en avez pensé quoi ? «Moi, je ne suis pas mariée, mais l’égalité des droits, je trouve ça aberrant que ça ait pu poser problème. On vit une sorte de régression des mœurs vachement flippante alors que j’ai été élevée dans l’idée d’une évolution.»

Composition. Marion Cotillard, aînée de deux frères jumeaux, a grandi à Alfortville, en banlieue sud parisienne, puis dans la campagne orléanaise, au sein d’une famille bohème : sa mère tragédienne, versée dans la recherche spirituelle et écolo précoce, et son père mime avaient fondé un théâtre pour enfants. Elle ne dissimule pas «une sensibilité de gauche», se rend aux urnes, «ah oui, mais aujourd’hui, plus par respect pour la liberté de voter pour que pour quelqu’un».

Deux jours, une nuit, comme toute la filmographie de Jean-Pierre et Luc Dardenne, a une dimension politique. Elle dit : «Je suis heureuse de faire partie d’un film qui apporte des questionnements qui ont une résonance avec les miens. Hier, je chantais la chanson des Restos du cœur à mon fils, et je me disais : “Putain elle est vieille cette chanson, et pourtant ça continue, des gens en France continuent d’avoir faim.”» Si c’est de la composition, bravo. Ce serait une nouvelle confirmation que Marion Cotillard, envisagée en épiphénomène au moment de la Môme, est une très grande actrice.

Bonus

Marion Cotillard a répondu à la question que Libération pose à tous les acteurs et réalisateurs cette année à Cannes: «Quel est votre film de chevet ?»:

«Les Temps modernes» Charlie Chaplin, 1936

Marion Cotillard, membre du jury du FIFM

Marion Cotillard, membre du jury du FIFM

Membre du jury de la compétition longs métrages du 13ème FIFM, Marion Cotillard a reçu plusieurs récompenses grâce notamment à son interprétation d’Edith Piaf dans « La Môme ». Rôle qui lui a valu un César, un Golden Globe, un Bafta ainsi qu’un Oscar. Elle est la deuxième Française à être désignée « meilleure actrice » par la prestigieuse Académie hollywoodienne des Oscars, après ses performances dans « Taxi », « Big Fish », « Les petits mouchoirs », « Public Enemies », « Inception » ou encore « The dark knight rises ». L’égérie de la célèbre marque Dior a également collaboré avec de grands cinéastes américains et britanniques tels que Tim Burton, Woody Allen, Christopher Nolan et très récemment James Gray pour le tournage du film « The immigrant ».

Libé : Vous êtes sur le point de jouer le rôle de Macbeth, l’une des pièces les plus connues de Shakespeare. Que pourriez-vous nous dire à ce propos ?
Marion Cotillard :
J’en ai rêvé et j’ai toujours été persuadée que je jouerais un jour Lady Macbeth. Seulement dans mon esprit, cela se passerait sur scène et en français. J’ai travaillé sur l’une de ses scènes lorsque j’étais étudiante et c’est là que j’ai su qu’un jour j’interpréterais ce personnage. Par contre, je n’ai jamais pensé que je pourrais jouer la pièce de Shakespeare en version originale. Le script est compliqué à comprendre, mais je suis très ravie de l’opportunité qui m’a été offerte. Je suis consciente que le fait de demander à une Française d’interpréter Lady Macbeth est un risque pour les réalisateurs. J’espère donc être à la hauteur.

Dans « The immigrant », est-ce que, comme Lady Macbeth, Ewa se bat contre la vie?
Ewa est l’opposée de Lady Macbeth. Elle est entièrement dévouée à sa grande sœur; c’est une infirmière qui dédie sa vie aux autres.

Au sujet du personnage d’Ewa, combien de temps avez-vous consacré pour apprendre le polonais?
Cela m’a pris trois mois de travail intense. Il faut préciser que c’est un film à faible budget. D’autre part, faute de temps, j’ai dû travailler énormément pour apprendre les 20 pages de script en polonais, mais également acquérir l’accent polonais en anglais. Cela a été un grand défi.

A ce moment précis de votre carrière, comment choisissez-vous vos rôles?
Je lis toujours les scripts avant de m’engager. Afin de mieux comprendre l’histoire et le personnage que je suis censée interpréter. J’ai connu différents tournants au cours de ma carrière. Le premier a été avec Jean-Pierre Jeunet qui m’a offert un très beau rôle dans « Un long dimanche de fiançailles » et le second était pour « La vie en rose » qui a changé ma vie d’actrice. C’est grâce à cette dernière expérience que j’ai commencé à avoir des propositions de réalisateurs américains. Ce qui était mon rêve d’enfance.

Comment cela se passe-t-il quand votre mari, Guillaume Canet, vous dirige sur le tournage?
J’apprécie beaucoup son travail sur le plateau et je me sens bien plus impliquée que d’habitude quand je travaille avec lui. Certes, tous les réalisateurs sont différents, mais avec lui j’ai confiance. Désormais, je sais à quel point il est difficile de réaliser un film, et je suis alors plus sensible aux problèmes que peuvent rencontrer les réalisateurs. Je me rappelle qu’à un moment, James Gray sur le tournage de « The immigrant », semblait préoccupé. Je suis donc allée le rejoindre pour lui demander si tout allait bien. Il m’a expliqué que s’il voulait tourner la scène de la manière dont il voulait, il faudrait doubler le budget du film. J’ai été très affectée par cette déclaration, car depuis que j’ai un « réalisateur à la maison », je connais cette frustration.

Avez-vous l’intention de passer derrière la caméra?
Je pense qu’il est très complexe de diriger un film. Je ressens parfois le besoin et le désir de raconter une histoire, et la meilleure manière serait alors de réaliser un film. Je pense alors qu’un jour je le ferais. Seulement, je ne suis pas encore à ce tournant de ma carrière. Je ne sais pas si j’en serais capable, car c’est une entreprise très difficile.

En dehors du FIFM, connaissez-vous le cinéma marocain?
Je connais peu le cinéma africain. En tant que membre du jury du FIFM, je vais visionner des films que je n’aurais peut-être pas eu l’occasion de voir. Ce qui est alors très intéressant pour moi qui adore le cinéma mais manque souvent de temps d’aller au cinéma.