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Marion Cotillard, sa vraie vie

Marion Cotillard, sa vraie vie

Palme en vue : Marion Cotillard revient à Cannes en ouvrière combative dans « Deux jours, une nuit », des frères Dardenne. Un rôle dans lequel l’égérie Dior s’est glissée corps et âme. Rencontre passionnée.

Quarante minutes. Voilà ce que la production du film des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne « Deux jours, une nuit » nous offre royalement. Quarante minutes d’entretien avec son actrice principale, Marion Cotillard. Alors, obsédé par le timing et quand on sait que le sujet du film en sélection officielle au Festival de Cannes est le combat mené par des ouvriers d’une usine de Belgique pour conserver une prime de 1 000 euros, on se pose la question. Combien de temps faut-il à Marion Cotillard pour gagner 1 000 euros ? Trois heures ? Plus, moins ? Et en quarante minutes, que gagne-t-elle ? La question posée d’entrée de jeu à l’une des actrices les mieux payées du cinéma français, couverte de récompenses et encensée par les spectateurs, ne la choque pas. Elle sait qu’interpréter une ouvrière menacée par le chômage tient du paradoxe. « Mais la vie d’une actrice, dit-elle, n’est faite que de paradoxes. » A l’écouter, à la voir se saisir à bras-le-corps des questions qu’on lui pose, on comprend que les frères Dardenne soient venus la chercher. La futilité, les minauderies ne sont pas son registre. C’est une bosseuse à la fois cérébrale et physique et, si son sourire est désarmant, son visage porte, dans le film, le poids d’un désespoir qui bouleverse.

Propulsée une fois de plus dans la compétition cannoise, Marion Cotillard retrouve en partie un rôle de fille du peuple qu’elle a déjà endossé. Dans « La Môme », d’Olivier Dahan, elle était Piaf née à Ménilmontant, dans « The Immigrant », de James Gray, elle était une Polonaise engluée dans les bas-fonds de New York. Cette fois, elle campe un personnage écorché, lancé dans un combat où mendicité et dignité se parasitent. Réussira-t-elle à convaincre ses collègues de renoncer à leur prime, ce qui lui permettrait de conserver son travail ? Affrontements, désillusions, bons et mauvais sentiments, renoncements, petitesse et grandeur d’âme font du film un road movie social dans les corons. « C’est un rôle tout en déséquilibre, dit-elle, dans lequel Sandra, mon personnage, finit par trouver sa place. Ce n’était pas seulement sa peur du chômage que je devais interpréter mais aussi son état dépressif. Or, je ne suis pas dépressive. Je n’ai jamais pris de Xanax de ma vie, mais j’en ai bien étudié les effets. » Personnage « sous médocs », Sandra vacille de scène en scène. « Je ne peux pas dire que j’ai découvert le milieu ouvrier avec ce film, car je suis née dans une famille sans fortune. Et si j’ai aujourd’hui un train de vie hors normes, si je ne connais pas beaucoup de gens qui gagnent aussi bien leur vie que moi dans mon entourage, j’ai quantité d’amis qui comptent leurs sous. Je ne suis pas coupée du monde. Je lis la presse, je m’intéresse aux crises sociales. La grande différence entre Sandra et moi, c’est que je fais ce que j’aime. Sandra rêvait-elle, enfant, de travailler en usine ? »

Bien que vêtue ce jour-là d’un beau pull Issey Miyake bleu turquoise mettant en valeur sa peau diaphane et ses beaux yeux, c’est en Dior – on le parie sans risque – qu’elle montera les marches cannoises. « Je n’ai pas eu à faire de différence entre le monde du cinéma et celui de la mode pour lequel je prête mon corps et mon visage. Grâce à Dior, j’ai continué à faire du cinéma. Nous avons tourné des films, enregistré un morceau de musique avec Franz Ferdinand, tourné des clips, développé une créativité tous azimuts. Mon aventure avec Dior, ce n’est pas qu’une histoire d’égérie, c’est une aventure pleine d’aventures, comme les poupées russes. Quand je leur ai dit que je souhaitais tourner avec David Lynch, je n’y croyais pas moi-même. Et ils ont accepté. Idem quand j’ai voulu jouer avec mon idole absolue, John Cameron Mitchell. Dior, c’est un terrain de jeux formidable. » Et quand on s’interroge sur l’étrangeté de la voir monter les marches en Dior pour défendre à Cannes un film sur la classe ouvrière, elle répond avec justesse : « Pose-t-on la question à un cinéaste de film d’horreur ? » Et puis, ajoute-t-elle : « Je n’ai pas interprété beaucoup de rôles hyper glamour… D’ailleurs qu’est-ce que j’ai fait comme rôles glamour ? Avec des belles robes, le genre de personnage qui ne ferait pas tache sur le red carpet? Peut-être dans “Batman” ? Mais Sandra en débardeur sur le tapis rouge, ça ferait désordre. »

Du haut de sa filmographie impressionnante et des récompenses qui ont salué son talent, Marion Cotillard reste lucide. « Je me bats avec moi-même. Chacun a ses démons. Cela ne se voit pas toujours, mais j’ai peur de beaucoup de choses, et je me dis qu’un jour, enfin, je saurai précisément de quoi. J’ai toujours eu peur des gens par exemple. Adolescente, je ne comprenais pas très bien ce qui m’entourait. La société elle-même, comment elle fonctionnait. Avec mes parents, les rapports ont toujours été extraordinairement sains, on pouvait tout se dire. Je n’avais pas vécu de désordres relationnels dans ma famille. Je les ai affrontés en en sortant. Quand je suis arrivée à la maternelle, le choc a été rude. Le monde me terrorisait. Je me revois dans la cour de l’école, solitaire, effrayée. » Pour cette raison peut-être, elle reconnaît que parfois, arrimée à des films par trop tragiques, endossant des rôles très noirs, il lui arrive de protéger son propre fils en s’éloignant de lui, le temps d’un tournage. « Je veux lui éviter d’être atteint par ricochet par les mauvaises ondes d’un film, celles que je porte avec le personnage que j’interprète. J’ai été très heureuse sur le film des frères Dardenne, bien que j’aie dû y passer mes journées en petite forme. Au retour, comme je suis maman, je devais gérer cet état. Faire face. Alors, quand c’est devenu trop dur, je me suis mise à distance. Jouer une dépressive, cela vous rend dépressive tout le temps, et, avec mon dernier rôle, sur le tournage de “Macbeth”, ça n’était pas mieux. »

Sans être fataliste, Marion Cotillard estime « que les choses vous arrivent quand elles doivent vous arriver. Heureusement, j’ai la capacité de prendre du recul ». Et s’il est une chose qu’elle ne craint pas, c’est la chute. « Les résultats, les récompenses, tout cela c’est du passé. Aujourd’hui, ce qui me met en joie, c’est d’être à Cannes à nouveau. J’ai vraiment découvert ce festival il y a deux ans. Quand on est une petite actrice avec pas trop de choses à y faire, on souffre à Cannes, c’est une trop grosse machine. Mais quand on y vient pour défendre un film, c’est extraordinaire. » Les frères Dardenne sont bien partis. Leur film est bon et ils ont, pour le défendre, une sacrée comédienne.

Icon Marion Cotillard

Icon Marion Cotillard

She radiates Old Hollywood grace and of-the-moment international style, but as anyone who’s watched her soul-baring performances can attest, France’s most in-demand export is a true original. Fellow actress Jessica Chastain interviews.

It’s nearly impossible to portray an icon. Film history is littered with failed biopics because even great actors struggle to capture the inexplicable spark that separates the merely great from the eternally unforgettable. But every once in a while, it happens. An actor captures that specific brilliance – and she becomes a legend too. That’s what happened in 2007’s La Vie en Rose, when a transformed Marion Cotillard embodied the grace, madness, and prickly resilience of Edith Piaf, singing “Non, je ne regrette rien” in her final scene with utter confidence, because Cotillard knew that she had left everything she had on the screen. The French star, born in Paris, raised by bohemian actor parents, and in a long-term relationship with French actor-director Guillaume Canet (who is directing her in this fall’s Blood Ties, in which she’ll star opposite Clive Owen), was already a rising star in Europe before her Oscar win captured the world’s attention. Now 37, she is fast becoming her own sort of global icon, a modern-day Catherine Deneuve: drop-dead gorgeous, wildly talented, insanely stylish – only with a kind of throwback, Garbo-esque steeliness. Already she’s gone toe-to-toe with Oscars’ aisle-seat actors Johnny Depp, Daniel Day-Lewis, Leonardo DiCaprio, and Christian Bale. She consistently emerges as that rare actress who needn’t trade her grace for power, who can play the vulnerable patient (Rust and Bone) or the lethal femme fatale (Inception, The Dark Knight Rises) with equal conviction. Next, Cotillard will burnish her fast-building legend with The Immigrant, as a Jass Age woman pressed into prostitution and torn between two men (Joaquin Phoenix and Jeremy Renner). As she moves among European art films, blockbusters, and prestige indies, there are precious few actresses who can keep up with her. Here, she speaks to one who is also a friend and fan, Jessica Chastain.

Jessica Chastain: Your parents were actors. When did you decide to become one?
Marion Cotillard:
There’s not one moment, but I really feld this creativity around me from my parents.

JC: What was the first role that made you dig very deep within yourself?
MC:
One of my first movies, Pretty Things. I was playing twin sisters. One of them would die, and the other would take her place. That was one of my first roles as a lead, the first time I had to explore the human soul. And actually, they were two souls! That was the first time I told myself that I could find the strength.

JC: Did it scare you when you realized that you actually had to go to those dark places?
MC:
I was never scared – well, in Public Enemies, the Michael Mann movie, I thought it was impossible to lose entirely my French accent. And actually that was impossible!

JC: You were wonderful in that movie!
MC:
Fortunately, she was half French.

JC: When you leave a character, like Edith Piaf, how long does it take you to lose her?
MC:
Well, it depends. Before doing La Vie en Rose, I never thought I would have trouble leaving a character. I even had weird, bad judgment about actors who could not get out of a role. This was something that I didn’t understand, but this was because I had never experienced the depth that I experienced with Piaf. I’m a little ashamed to say it, but it took me long, long time to separate myself from her.

JC: How long?
MC:
Eight months. Which is ridiculous, because I’m a really sane person, and everything I lived for those eight months sounded totally crazy. And I hated it.

JC: I understand. When you open your heart, mind, and soul, how can it not affect you?
MC:
Her biggest fear was to be alone. One day, I realized that I was scared to leave her alone. Which sounds totally crazy.

JC: No, it doesn’t!
MC:
But I just wrapped a movie, and the character took three days to go away. I guess when you explore someone else’s soul like we do, you always keep something. It’s like love, I guess.

JC: We can’t help but be changed and grow and evolve from the women that we play.
MC:
I guess that’s what we’re looking for, too. When I was a kid, I started to have a lot of questions about human beings, and I was a troubled child because of all these questions. I guess that’s why I became an actress. Not only because my parents were actors and, yeah, it’s a beautiful thing to tell stories, but I think I became an actress because I wanted to explore this – to explore what a human being is. Ina way, it really helped me.

JC: When I watched you in Rust and Bone last year, I just burst into tears. I immediately felt this connection to this woman.
MC:
The more I learn about acting, the more I get connected with my characters – but through my character, I connect with people who could be like the character – with women.

Watch List

The Dark Knight Rises, 2012
“Director Chris Nolan is irresistible. I knew this film would be a hard one for me. I was a new mum and had only had my son one month prior.”

Rust and Bone, 2012
“Working with director Jacques Audiard was my dream. The character of Stéphanie is one I was lucky to portray. She touched my heart.”

Inception, 2010
“This is one of my favourite movies in my filmography.”

Nine, 2009
“This was a wonderful experience. Director Rob Marshall, and working with Daniel Day-Lewis, Penélope Cruz, Nicole Kidman, Kate Hudson, and Judi Dench. No further comment.”

La Vie en Rose, 2007
“Changed my life.”

Big Fish, 2003
“I was very close to quitting acting – my dreams seemed bigger than my reality. It made me sad. Then suddenly, right at that time Tim Burton came my way.”

Rencontre avec Marion Cotillard

Rencontre avec Marion Cotillard

On nous prévient : « Ah ! Marion ! Muette comme une carpe. Elle ne dit rien. » Comme les autres poissons ne sont pas plus loquaces, on se demande pourquoi reprocher toujours aux seules carpes de tenir le silence. Et puisque le proverbe nous informe qu’il est d’or, pourquoi ne pas dire directement que Marion Cotillard est une fille en or ? De fait, c’est une Marion Cotillard très détendue et chaleureuse, dont la grâce tient plutôt du félin que de la gent aquatique, que l’on rencontre dans la suite d’un grand hôtel, aux alentours de la place Vendôme. Cheveux courts, yeux bleus, teint parfait, stilettos, jean, un rayon de soleil dans le verre d’eau, une cigarette, et la conversation commence. A quelques semaines d’intervalle, dans « The Immigrant », de James Gray, et « Blood Ties », de Guillaume Canet, Marion Cotillard incarnera deux fois au cinéma un rôle d’étrangère contrainte à la prostitution sur le sol américain. Entre Ewa, la Polonaise réfractaire qui veut sauver sa sœur, du film de James Gray, et Monica, belle, glamour et camée, d’origine italienne, du film de Guillaume Canet, pas grand-chose en commun, et surtout pas l’époque. Il n’empêche : à l’heure des drames aux abords de Lampedusa, ces personnages de migrantes aux horizons sans cesse contrariés font réfléchir.

ELLE. Deux migrantes, deux prostituées : pourquoi ?
Marion Cotillard.
Ni pour Ewa ni pour Monica il ne s’agit d’un choix. Personne ne s’arrache de son pays dans l’objectif d’aller vendre son corps ailleurs. Dans « Blood Ties », le film attrape Monica alors qu’elle vit depuis longtemps aux Etats-Unis, tout en ayant gardé des traces d’un passé : son accent italien, par exemple. Il y a forcément eu un moment où elle a dû affronter l’Amérique comme une terre étrangère, apprendre une nouvelle langue, rêver d’un métier qui la sorte de la misère. Elle sait que la lutte pour les siens sera perpétuelle. On est dans les années 70 et, pour elle, le rêve américain est déjà anéanti. Lui reste son corps. Et la drogue. Mais surtout ses enfants. Pour Ewa, c’est différent. Elle est pleine d’espoir. Le film la montre alors qu’elle franchit la barrière d’Ellis Island, cette île à côté de la statue de la Liberté où devait passer tout migrant pour être examiné, scruté, jaugé, photographié, mesuré, puis jugé apte, admis ou refoulé.

ELLE. Êtes-vous sensible à la situation des migrants aujourd’hui ?
Marion Cotillard.
Je me souviens d’un petit garçon qui avait été retrouvé congelé dans le train d’atterrissage d’un avion. Comment fonctionnent le monde et la répartition des richesses pour que des enfants, des hommes, des femmes prennent le risque de mourir pour partir de chez eux ? Quand j’étais petite, ma mère m’emmenait à des réunions d’Amnesty International : un petit bureau avec cinq personnes qui essayaient de sauver des vies. C’est marquant.

ELLE. Le rêve américain a-t-il agi sur vous ?
Marion Cotillard.
D’une certaine manière, oui. Et j’aime profondément leur langue. Trois ans avant « La Môme », j’étais venue exprès à New York, m’offrir un stage d’anglais chez Berlitz. Je ne suis pas devenue actrice dans le but d’une carrière américaine, mon rêve n’avait ni pays ni frontière, mais juste après avoir joué dans « Big Fish », de Tim Burton, j’avais eu envie de parler couramment cette langue, car mon mauvais anglais scolaire m’avait fait un peu souffrir sur le plateau. Puis les profs de Berlitz m’ont vue revenir, au moment de la course aux oscars, pour Piaf. Cette attirance pour l’anglais vient de loin. Depuis l’enfance, je suis nourrie à la culture américaine, comme toute ma génération, d’ailleurs. Leur musique, leur cinéma, leur littérature font partie de ma construction.

ELLE. « Blood Ties », le film de Guillaume Canet, est un hommage appuyé à ce cinéma américain des années 70.
Marion Cotillard.
Absolument. Aux Scorsese, aux films de Jerry Schatzberg ou Sam Peckinpah… Il y a dans le film de Guillaume une humanité et une manière de raconter le parcours intérieur de chaque personnage qui me touchent particulièrement.

ELLE. Votre personnage, Monica, se drogue. Mais c’est une droguée qui a de la tenue. On ne la voit pas se piquer ni déchoir.
Marion Cotillard.
Heureusement, car j’ai la phobie des seringues ! Je me suis forcée à revoir « Panique à Needle Park », ce film avec Al Pacino, sur deux junkies à New York, tellement réaliste qu’on se dit que, parmi les seconds rôles, il y avait bien deux, trois personnes qui se piquaient réellement. La fêlure qui amène à cette déchéance est pour moi très douloureuse à regarder. Je crois que, si Monica reste toujours droite, c’est grâce à ses enfants. Sans eux, elle serait déjà morte. Ses enfants comptent sur elle, et elle s’appuie sur eux pour avoir une raison de tenir. C’est un personnage profondément seul et meurtri, qui cache ses blessures comme elle peut. Elle n’arrive pas à se donner assez d’importance pour prendre soin d’elle-même. Et, en même temps, son besoin de s’en sortir est à la hauteur de son désespoir.

ELLE. Est-ce que vous n’avez pas le sentiment que, parfois, les enfants structurent par leur présence ce qui irait à vau-l’eau sans eux ?
Marion Cotillard.
Un bébé donne autant d’énergie qu’il en prend, il « crée » sa mère, et lui insuffle une force inouïe.

ELLE. Beaucoup d’acteurs, qui prennent soin d’eux et qui sont couvés, se laissent tenter par la drogue, l’alcool et tout ce qu’ils engendrent en manque et en vents mauvais. Est-ce que ce métier provoque une fragilité qui lui est spécifique ?
Marion Cotillard.
Un acteur est un animal fragile. Plus la faille est grande, plus on est vulnérable. N’importe quelle échappatoire peut paraître bonne. Après, il faut réussir à faire bonne figure dans cette nébuleuse d’émotions. On plonge dans des états qui rejaillissent, sans qu’on en ait la maîtrise, de manière insupportable. C’est indécent de parler de souffrance. Mais tout ce qu’on donne, tout ce qui nous échappe, peut nous revenir très violemment. Sans compter les à-côtés. A chaque fois que je lis des propos censés être les miens dans la presse, je suis déboussolée. Il arrive fréquemment, lors des conférences de presse, qu’on utilise nos propos en réponse à des questions qu’on ne nous a jamais posées ! C’est franchement malhonnête, et ça me met dans des colères noires. Même si j’ai appris à me blinder. Pour moi, qui suis spontanée et assez confiante, ma seule méthode est d’en dire le moins possible.

ELLE. Vos deux personnages ont un accent, l’un polonais, l’autre italien. N’est-ce pas étrange d’être une Française qui joue, à deux reprises, à avoir un accent dans une langue étrangère ?
Marion Cotillard.
Prendre un accent, c’est beaucoup plus qu’un travail technique. Ça implique une appropriation de la culture d’un pays, et un travail sur la différence entre les deux langues. Il y a une façon de positionner les mots dans la phrase qui affecte la pensée et que la manière de parler va révéler. La perception du monde passe à travers la langue. Je fais ce métier pour aller à la rencontre de ce que je ne connais pas. Donc, ce n’est pas étrange, mais particulièrement intéressant.

ELLE. Être filmée par votre amoureux ou par un grand cinéaste américain comme James Gray, est-ce différent ?
Marion Cotillard.
Avec James Gray, la relation d’amitié préexistait au film, et c’est la première fois que je travaillais avec un cinéaste auquel j’étais par ailleurs déjà liée d’amitié. Il est drôle, volubile, il y avait quelque chose de très simple, basé sur l’humour et la complicité, qui m’était agréable. Guillaume, c’est différent : il m’impressionne à chaque fois, sur un plateau, par l’énergie qu’il déploie afin que chaque acteur se sente à l’aise. Il aime profondément les gens, et ça me fascine de le regarder mettre en scène. Je ne pense pas qu’il m’ait traitée différemment. J’ai eu la chance de collaborer deux fois avec lui et je n’avais avant ça jamais approché de si près la fabrication d’un film depuis son origine.

ELLE. Il arrive que la complicité avec le cinéaste fasse défaut ?
Marion Cotillard.
J’ai pu travailler avec des réalisateurs qui m’intimidaient et ça a pu me bloquer. Avec Jacques Audiard, il y a eu une certaine frustration des deux côtés car je n’avais pas complètement terminé un film quand j’ai commencé le sien, et ma disponibilité entamée n’a pas facilité nos relations au départ. Mais l’aventure a fini par nous unir.

ELLE. Vous venez de tourner avec les frères Dardenne…
Marion Cotillard.
Le tournage a été tout ce dont j’ai toujours rêvé. Aucun mot n’est suffisant. Tout d’un coup, la question de savoir pourquoi on veut être actrice ne se pose plus. Car c’est pour ce type d’expérience unique qu’on choisit de l’être.

ELLE. Où vivez-vous ?
Marion Cotillard.
Jamais très loin de l’océan.

A quoi rêvent les comédiennes?

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Karl Lagerfeld a photographié ces belles du cinéma français. Chacune d’elles s’est un jour imaginée au firmament dans le rôle de sa vie. Confidences de jeunes femmes.

Marion Cotillard, 23 ans

Si j’étais Dracula…

Si vous avez raté “Taxi”, de Gérard Pirès, vous pourrez la voir bientôt dans “Furia”, d’Alexandre Aja, et dans “Du bleu jusqu’en Amérique”, de Sarah Lévy.

Rôle rêvé: pour se consoler de n’avoir pas joué dans “Les Idiots”, de Lars Von Trier, aimerait qu’on lui offre d’incarner le comte Dracula.

Marion Cotillard “Y a-t-il un réalisateur pour m’ouvrir le ventre?”

Marion Cotillard “Y a-t-il un réalisateur pour m’ouvrir le ventre?”

Les 6,5 millions d’entrées de “Taxi” n’ont pas bouleversé l’ego de Marion Cotillard. “Simplement, dit-elle, depuis j’ai le choix. C’est tout es c’est énorme.” Avec une conséquence douloureuse, devoir refuser, souvent. “Dire non? C’est difficile, surtout que je ne veux pas décourager personne. J’ai vu les premiers films de Kurosawa. Ils étaient nuls. Il n’empêche que ce type a ensuite réalisé des chefs-d’oevre.” Alors, Marion lit attentivement tous les scénarios qu’on lui propose. Jusqu’au bout, par politesse ou optimisme, espérant toujours que, vers la fin, quelque chose d’extraordinaire va se produire. “Pour l’instant, je suis encore trop gentille. Je marche au coup de coeur. Mais, de lus en plus, je recherche de vrais directeurs d’acteurs, des gens qui vont m’ouvrir le ventre. Pourquoi ne pas admettre qu’une actrice puisse choisir un réalisateur plutôt que le contraire?” Cette jolie brune de 23 ans ne se contente pas de déclarations d’intention: elle a commencé à prendre des cours de danois après avoir vu “Festen”, et compte bien profiter du prochain Festival de Cannes pour rencontrer Thomas Winterberg. Parallèlement, elle s’est remise à l’espagnol après “Les Amants du cercle polaire”, de Julio Medem. Tout cela sans cesser de tourner: après six semaines au Maroc pour “Furia”, d’Alexandre Aja, elle a enchaîné avec un film de Sarah Levy, “Du bleu jusqu’en Amérique”. Marion aime son métier, soigne sa culture de cinéphile à la Cinémathèque: “Je prends de notes, n’importe où, dans la rue, dans mon lit, au milieu de la nuit.” Talentueuse, exigeante ave elle-même, elle l’est aussi avec ses partenaires. “Jouer avec un bon acteur, c’est un rêve. Avec un mauvais, c’est attroce.”

“La guerre dans le Haut Pays”, de Francis Reusser, avec Marion Cotillard et François Marthouret