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20
May 2014
French Press  •  By  •  0 Comments

Après le lustre mordoré de “The Immigrant”, de James Gray, la Belgique ouvrière des frères Dardenne. Dans “Deux Jours, une nuit”, en compétition à Cannes, Marion Cotillard a quarante-huit heures pour sauver son job. Interview d’une guerrière.

Marion Cotillard, actrice désormais hollywoodienne et Lady Dior, pouvait-elle se couler dans l’univers naturaliste, sans maquillage ni artifice, des frères Dardenne ? Dans “Deux Jours, une nuit”, tourné à Seraing, le fief des réalisateurs, elle est Sandra, ouvrière dépressive que son patron contraint à la plus odieuse des tractations : convaincre un à un ses collègues de renoncer à une prime de 1.000 euros, le mantra du film, pour conserver sa place au sein de l’entreprise. Un chemin de croix qui raconte la désespérance sociale dans laquelle nous nous débattons, décortique le débat démocratique (chacun a ses raisons) et encourage à se remettre debout pour lutter. Nous avons soumis l’actrice, excellente de bout en bout, au tirage au sort de petits papiers à mots-clés – un clin d’œil au vote final du film. Elle a joué le jeu sans se faire prier.

1. Les Dardenne

“C’est une très grande rencontre pour moi, les frères. Ils m’ont offert la relation d’acteur à réalisateur(s) dont j’avais toujours rêvé. Le film n’est composé que de plans-séquences. Il y en a un d’environ sept minutes où Sandra, mon personnage, est dans son lit, discute avec son mari, reçoit un coup de fil, se prépare, craque, va dans la salle de bains, prend des médicaments… Les frères voulaient que je craque au moment pile où j’enfilais ma chaussure droite. Il m’est arrivé de craquer dix secondes plus tôt ou plus tard. Ils étaient très touchants, ils venaient me voir et me disaient : ‘C’est vraiment bien mais si tu pouvais décaler un tout petit peu le moment où tu t’écroules.’ On a fait 56 prises ! Honnêtement, si je n’avais pas été familière de leur cinéma, j’aurais pensé : ‘Ils ont un grain, ces types ! Est-ce que c’est vraiment grave si je craque en reposant mon pied par terre plutôt qu’en mettant ma chaussure ?’ Mais j’ai vu leurs films, que j’aime tous sans exception, et je savais que la dynamique de la scène et le rythme très organique de l’ensemble en dépendaient. Dépasser toute impression de jeu à l’écran et atteindre une telle authenticité nécessitent un travail minutieux sur le détail. Quand t’as craqué 42 fois et que ça ne fonctionne toujours pas, il faut beaucoup d’imagination pour relancer la machine. J’ai énormément appris avec eux. Ils m’auraient demandé 250 prises, je les aurais faites. J’avais une confiance totale, ce sont des génies – et je n’emploie pas souvent ce terme. Si on m’intimait de choisir : ‘Tu fais encore 50 films ou plus que 2 films avec les Dardenne, je prendrais les Dardenne. Mais j’en négocierais 5 ou 6.'”

2. Jouer la répétition

“Quand j’ai découvert le scénario, j’ai tout de suite repéré sa difficulté : j’avais quasiment le même texte à dire une dizaine de fois au cours du film. A quelques petites différences près qui m’ont servi de base de travail pour affûter mon jeu. Les frères n’écrivent rien au hasard, ce sont des horlogers suisses. Tout le personnage était là, sur le papier, notamment dans ces variations autour du même texte. Chaque nuance a une raison d’être et raconte l’évolution de Sandra, les moments où elle y croit, ceux où elle n’y croit plus…”

3. Méthode

“Je n’en ai pas de particulière. Elle naît selon le film, le réalisateur, le rôle. Sur ‘De rouille et d’os’, de Jacques Audiard, j’avais très peu d’informations concernant mon personnage. J’ai commencé à travailler sur son passé puis j’ai senti que ça atténuait le mystère que j’aimais en elle. C’était l’histoire d’une renaissance, je n’avais pas besoin de savoir ce qui lui était arrivé auparavant. Pour Sandra, en revanche, j’ai eu besoin de tout connaître de sa vie. Pourquoi cette dépression ? A quel point cela affecte-t-il la famille, les enfants ? J’ai procédé d’une manière que j’avais déjà testée une fois : j’ai fait le vide, je me suis mise dans une sorte d’état méditatif et j’ai adopté les premières choses qui me sont venues à l’esprit comme sources d’inspiration. Sur ‘la Môme’, j’avais mélangé pas mal de gens : des parents, une petite fille que je connaissais. Pour ‘Deux Jours, une nuit’ ont surgi une personne de ma famille, une de mes amies… et Jean-Jacques Goldman. Du coup, Sandra est devenue fan de Goldman. Je n’ai écouté que ça pendant trois mois et demi. Surtout ‘Puisque tu pars’. Et ‘Juste après’, qui me bouleverse. Goldman l’a écrite après avoir vu un documentaire sur une femme qui accouche d’un enfant manifestement mort qu’ils mettent vingt minutes à ranimer.”

4. Débardeur rose

“Je tenais à ce qu’un vêtement revienne à un moment du film. Parce que cette nana, elle n’a pas 50 trucs à se mettre, elle ne se change pas forcément tous les jours. Et ce débardeur rose s’est imposé assez vite comme une évidence. Le plus drôle, c’est qu’il nous arrivait, à la costumière ou à moi, d’aller nous balader dans les rues de Seraing et on se disait : ‘Tiens, j’ai vu quatre débardeurs roses aujourd’hui.’ J’ai toujours celui du film, dédicacé par toute l’équipe.”

5. Corps

“Travailler le personnage au corps constitue l’une de mes phases préférées. Chercher de quelle manière il va rire, marcher, pleurer, respirer. Me tasser les vertèbres pour Edith Piaf. Ciseler la voix de Sandra. Les frères m’ont tout de suite avertie : ‘Il va falloir perdre ton accent français.’ Bon, très bien, mais pour le remplacer par quoi ? Un accent neutre, ça n’existe pas. Pendant les répétitions, j’ai glané auprès de l’équipe belge quelques contractions de mots, une musicalité, des sonorités. Le caractère transformiste des rôles fait partie de mes critères de choix. Quand j’étais petite, sir Laurence Olivier et Peter Sellers me fascinaient. D’un film à l’autre, je les trouvais méconnaissables. Ils incarnaient, pour moi, la définition du métier d’acteur. Et si on inversait le jeu ? Je tire un nouveau papier. A vous de deviner… Alors, il s’agit d’une femme pas hypercool, impossible même, et du tournage le plus ardu de ma vie d’actrice, c’est…”

6. Lady Macbeth

“Que puis-je en dire ? Je n’avais aucun contrôle sur elle et pour cause, elle-même perd le contrôle et court à la folie. Mes personnages m’affectent. Leur état rejaillit sur moi. Là, je devenais complètement dingue. Il a fallu que je renvoie mon fils en France pour que ma nervosité ne le contamine pas. Je suis assez saine d’esprit mais je sentais que je n’y arrivais pas. Je n’étais plus moi. J’ai souvent endossé des héroïnes qui n’allaient pas bien. Sandra, pour ne citer qu’elle, ne tient pas la superforme, mais elle finit au moins par apercevoir un peu de lumière et d’espoir. Là, niet, monsieur, madame, peanuts. Il y a des personnages comme ça dont je sais que je les aborderai un jour. Lady Macbeth, je savais. Je pensais juste que je l’interpréterais sur scène et en français. Quand cette espèce de fou furieux de Justin Kurzel [réalisateur des ‘Crimes de Snowtown’, NDLR] a voulu engager une actrice française pour jouer le texte de Shakespeare sans le réactualiser, j’ai foncé : comment laisser passer un truc pareil même si j’avais prévu de ne pas travailler à cette période-là ? J’espère juste que ce que j’ai fait ne va pas être trop pourri, voire ridicule.”

7. Promotion

“Je n’aime pas l’exercice – c’est de notoriété publique – mais je la fais. Pour la première fois, fait historique, alors que le producteur, Denis Freyd, et les attachées de presse m’expliquaient : ‘On a décidé de refuser la proposition de tel ou tel média’, j’ai plaidé pour rajouter des entretiens. J’ai tellement envie de défendre le film des Dardenne.”

8. Chanson

“J’ai failli jouer sur scène dans une adaptation de la comédie musicale ‘Hedwig and The Angry Inch’, de John Cameron Mitchell. Mais c’était juste après ‘la Môme’, un personnage déjà bien complexe, alors interpréter un homme, et cet homme-là en plus, juste derrière… Pour ce qui est d’enregistrer un album, c’est toujours dans l’air. Mais je n’arrête pas de tourner, et quand je tourne je ne peux rien faire d’autre. Peut-être qu’à 60 berges, j’y arriverai. Le rock’n’roll n’a pas d’âge, non ?”

9. Intelligentsia Française

“Le fait que Jacques Audiard m’offre le rôle de Stéphanie dans ‘De rouille et d’os’ m’a surprise. Je n’imaginais pas qu’il puisse avoir envie de travailler avec moi. Pour une raison très simple : à un moment donné, et surtout après la série des ‘Taxi’, les auteurs français ne voulaient même pas me rencontrer.”

10. Bernadette Lafont

“L’annonce de sa mort m’a valu une journée particulièrement pénible sur le film des frères [les larmes lui montent aux yeux]. Elle était singulière et drôle, portait sur le métier un regard unique, fait d’un très grand recul et d’une intensité qui n’ont jamais faibli. Elle m’a sorti cette phrase fondatrice : ‘Dans ce métier, tu rencontreras une foule de gens qui t’expliqueront que tu es la huitième merveille du monde. Considère qu’ils te disent simplement bonjour.’ Un livre que j’aime et qui me guide, ‘les Quatre Accords toltèques’, de Don Miguel Ruiz, va dans le même sens. Un de ces accords enjoint de ne rien prendre personnellement. D’accueillir le bon comme le mauvais avec distance.”

11. Transmission

“J’ai eu des parents formidables qui, plutôt que de nous refiler leurs ‘poubelles’, comme on disait dans la famille – ou disons les ‘valises’ de leurs névroses familiales –, nous ont élevés dans la liberté totale, le respect, la curiosité, la culture. Ils n’ont pas flippé quand je leur ai annoncé que je voulais être actrice. Ils m’ont toujours soutenue. J’ai envie de transmettre la même chose à mon fils. Mais le voir manifester, un jour, le désir de faire ce métier me déchirerait. Pour être un bon acteur, il faut avoir de grandes, grandes failles qui ne se rempliront peut-être jamais. D’un côté, je me mettrais à espérer qu’il devienne un grand comédien. De l’autre, je saurais que son envie procède de quelque chose de très douloureux.”

20
May 2014
French Press  •  By  •  0 Comments

Elle est époustouflante dans “Deux Jours, une nuit”, le très beau film de Jean-Pierre et Luc Dardenne en compétition à Cannes. L’actrice, qui met la barre toujours plus haut, mérite plus que jamais un Prix d’interprétation. On vote pour.

Vous rêviez de tourner avec les frères Dardenne. Comment avez-vous réussi ?
Marion Cotillard : J’avais un immense désir de travailler avec eux mais, pour moi, ils étaient inaccessibles. Ils ne tournent pas avec tout le monde, encore moins avec des acteurs connus et marqués dans la tête des gens par d’autres rôles. Quand ils m’ont proposé ce film, j’étais très surprise et si heureuse que j’ai eu du mal à y croire.

La première image du film vous montre de dos, répondant au téléphone. On comprend immédiatement que cette femme va mal. C’est inouï !
Marion Cotillard : Ce qui m’intéresse, en tant qu’actrice, c’est de travailler le personnage. Sandra que je joue ne peut pas avoir la même démarche et la même façon de se tenir que moi, nous ne sommes pas les mêmes et notre intimité rejaillit forcément sur notre attitude. On peut en savoir beaucoup de quelqu’un sans qu’il ouvre la bouche, juste en regardant sa manière de se comporter physiquement. Ce travail est vraiment quelque chose que j’aime faire. C’est une sorte de construction intérieure, on comble les vides, on retranscrit physiquement tout ce qu’on ignore du personnage. Je me suis inventé tout ce qu’on ne voit pas dans le film. Les frères Dardenne m’ont offert le rôle d’une femme qui est tellement loin de ma personnalité que je ne la connaissais pas et je suis partie à sa rencontre.

C’était un nouveau défi ?
Marion Cotillard : J’aime les personnages qui sont loin de moi, ça me permet d’explorer l’inconnu. C’est ce que je cherche dans les films que je choisis. Explorer un terrain nouveau qui va m’en apprendre un peu plus sur l’humain. Quand cet esprit de solidarité existe, tout le monde en sort grandi. La solidarité, c’est une des plus belles choses. Je fais ce métier parce que l’humain me passionne.

Sandra sort d’une dépression. Est-ce un état que vous avez connu ?
Marion Cotillard : C’est une maladie qui reste taboue. Des gens ont du mal à comprendre ce que c’est et portent des jugements. Certains diront : « Elle pourrait se mettre un coup de pied aux fesses ! Essayer d’être plus positive ! » Mais quand on est en dépression, tout est une montagne. Je suis quelqu’un de très combatif. Je n’ai jamais fait de « vraie » dépression. Je l’ai frôlée à certaines périodes de ma vie. Ça n’a pas duré très longtemps, mais j’ai compris ce que c’était de ne plus avoir goût à rien. Et quand c’est le cas, on n’est pas capable de se mettre un coup de pied aux fesses pour aller voir ses copains. C’est très compliqué d’en sortir.

On a envie d’aider cette femme, d’être à son côté. Elle est touchante…
Marion Cotillard : Oui, elle s’est sortie de cette dépression. Elle se relève, et puis elle doit subir un nouveau coup dur. Elle est licenciée un vendredi et va se battre le temps d’un week-end pour sauver son travail. En contrepartie de son départ, le directeur de cette petite usine promet une prime de 1 000 € aux ouvriers. Elle doit donc persuader un à un ses collègues de renoncer à cette somme. En même temps, avec les gens qui l’entourent et par la force qu’elle a en elle, elle va devenir une héroïne et surmonter tout ça. Les gens ne la laissent pas tomber bien qu’elle-même veuille parfois abandonner. Les personnages autour d’elle sont magnifiques.

Cette femme a deux enfants et un mari merveilleux, qui l’épaule jusqu’au bout !
Marion Cotillard : Oui, il l’aime d’un amour inconditionnel.

Elle a des principes et reste droite…
Marion Cotillard : Oui. Elle va se confronter à toute la misère des autres, sans que ça soit jamais misérabiliste. Elle ne juge jamais, même si parfois elle est en colère. Elle se sent inutile et se dit que personne n’a pensé à elle. C’est terrible de ne plus avoir de raison de vivre ! Je me suis sou- venue d’un fait divers, une employée s’était suicidée et avait laissé une lettre dans laquelle elle disait qu’elle se sentait « inutile » et qu’il valait mieux qu’elle parte. J’ai essayé de comprendre ce sentiment. Quand le film des Dardenne est arrivé, j’ai pensé que ce n’était pas un hasard si j’avais eu cette réflexion quelques mois plus tôt. Les sujets des frères Dardenne sont toujours très forts, en prise avec la société, mais ils savent les rendre très cinématographiques.

Qui fait quoi sur le tournage ? Jean-Pierre et Luc ont-ils chacun un rôle précis ?
Marion Cotillard : Ils se complètent totalement. Ils en parleraient mieux que moi, mais il y a une espèce d’osmose dans leur façon de travailler. Chacun fait tout. Je ne me suis jamais sentie aussi proche et autant en harmonie sur un plateau avec des réalisateurs. Je qualifie cette relation d’idyllique. C’est tout ce dont j’avais toujours rêvé dans une relation d’acteur à metteur en scène. Ils ont un niveau d’exigence tellement élevé. Ils travaillent énormément les détails, cela donne quelque chose d’authentique. Ensemble nous sommes allés au plus profond dans le jeu pour chercher l’authenticité qu’on retrouve dans tous leurs films.

On oublie que vous êtes Marion Cotillard. Vous ne jouez pas, vous êtes Sandra…
Marion Cotillard : C’est ce que je voulais atteindre. Je ne sais pas ce que l’on perçoit de moi. Je vois ou j’entends parfois des choses qui sont tellement loin de la réalité. Je ne m’attache pas à ces histoires d’image. Je ne désire pas qu’on m’oublie, j’essaie de devenir la personne que je dois incarner. Je joue sur la respiration, je trouve le corps et la voix de « l’autre ». Je ne veux pas disparaître, mais me transformer.

Vous prenez un très léger accent. Vous devenez un peu une « spécialiste »…
Marion Cotillard : Ça, c’était « le » risque. Je sortais de l’accent polonais de The Immigrant de James Gray et de l’accent italien de Blood Ties, le film de Guillaume Canet. Une des premières choses que les Dardenne m’ont demandées était d’effacer mon accent français. Je me suis interrogée sur ce que cela signifiait ! Je me suis donc dit qu’il fallait que je me fonde dans Seraing, en Belgique. Mais il était également hors de question de prendre un accent belge. J’étais donc face à une difficulté, n’y croyant pas moi- même. Il fallait que je trouve une teinte, une manière de dire les mots. Les mois de répétition m’ont bien sûr été très utiles. En étudiant la manière de parler des Belges, j’ai attrapé des petites choses qui me semblaient être « mesurées » et ne donnaient pas l’impression de trop en faire. Quand j’ai vu le film, c’était mon plus grand stress d’entendre cet accent que j’avais créé à l’écran. J’ai essayé de faire le plus sobre possible. J’ai beaucoup écouté parler Fabrizio Rongione, mon partenaire dans le film, et les enfants qui jouent avec nous. Au fil du temps, c’était devenu naturel quand j’étais dans le personnage. Je me souviens, sur le tournage, les frères me disaient parfois : « Là, tu fais trop l’accent liégeois ! » Du coup, je savais qu’il fallait que je le gomme, mais en même temps j’étais contente ! Ce n’est pas comme s’ils m’avaient dit : « Mais Marion, c’est quoi, cet accent ? C’est un accent belge ? »

Deux Jours, une nuit a été entièrement filmé en Belgique ?
Marion Cotillard : Oui, à Seraing. Là où ils tournent tous leurs films. C’était merveilleux, j’avais l’impression d’entrer dans un décor de cinéma. J’ai vu et adoré tout ce qu’ils ont réalisé. Ils ont réussi l’exploit de tourner des histoires complètement différentes les unes des autres, et tout ça dans la même ville, celle où ils sont nés. Ce sont des puits d’imagination. Pour moi, les Dardenne, ce n’est pas du cinéma d’auteur. Un jour, en répétition, ils se sont retournés vers moi et m’ont dit : « Nous, on parle toujours des spectateurs. » Je leur ai répondu : « Vous ne pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir. Le peu de fois où j’ai essayé d’évoquer le spectateur avec d’autres réalisateurs, on m’a envoyé bouler. » Pourtant, on fait quand même les films pour eux. Moi, je ne m’en fous pas ! Chez les frères Dardenne, quand le spectateur pense avoir compris quelque chose, il découvre un monde en réalité complètement différent. C’est magique et c’est ce qu’on veut au cinéma !

Malgré la gravité de la situation, Deux Jours, une nuit est un film positif…
Marion Cotillard : Oui, c’est un peu contre l’injustice sociale : Sandra se bat et se débat, puis en ressort grandie. C’est lumineux. Quelle que soit l’issue, qu’elle garde ou non son travail, on devine que, de toute façon, elle est sauvée.

Vous avez vu le film ? Qu’en pensez-vous ?
Marion Cotillard : C’est toujours étrange le premier visionnage. Il y a trop de stress, trop de peur. La première fois que je vois les films dans lesquels je joue, je n’arrive pas à les « regarder » tels qu’ils sont vraiment. J’ai besoin d’une seconde fois pour vraiment m’en imprégner. C’était un film sur lequel on a pris des risques. Chaque scène est en plans-séquences. A la première vision, j’ai les yeux brouillés, les oreilles qui chauffent

Vous êtes, cette année encore, en compétition à Cannes. Vous y étiez pour De rouille et d’os, de Jacques Audiard, il y a deux ans, The Immigrant, de James Gray et, hors compétition, Blood Ties, de Guillaume Canet, l’année dernière. Vous aimez ce Festival ?
Marion Cotillard : J’ai pris un abonnement pour le Festival de Cannes ! Je n’étais jamais allée en compétition avant le film de Jacques Audiard. Là, ça fait trois ans de suite que j’y suis. Je le vis extrêmement bien. Le Festival a pris une autre dimension pour moi, qui était finalement sa vraie dimension. Quand j’ai monté les marches à Cannes au côté de Jacques, j’ai eu l’impression que c’était la première fois. J’ai une émotion sincère chaque fois. Je suis émue de participer à ce Festival où il s’est passé tellement de choses. Ça reste quand même un endroit où les films, qui n’ont pas forcément de visibilité, trouvent une vitrine. Je suis très fière d’y aller pour la troisième fois consécutive.

Le Prix d’interprétation est un des rares qui vous manque. Vous le méritiez tant pour De rouille et d’os
Marion Cotillard : Il ne faut pas faire les films pour ça. Le plus important, c’est que le film soit vu et apprécié. C’est un jury, ce sont aussi des questions de goût. Ce n’est pas comme s’il y avait des milliers de personnes qui votaient, ils ne sont que sept.

Cannes, c’est aussi une façon de marquer l’anniversaire de votre fils, Marcel, né en mai 2011 !
Marion Cotillard : C’est super ! C’est le bordel, mais c’est super ! C’est drôle : la première fois où je devais monter les marches du Festival de Cannes, en sélection officielle, pour Midnight in Paris de Woody Allen, j’étais enceinte et je n’avais pu y assister. Depuis, je suis nominée tous les ans.

Vous venez de terminer le tournage de Macbeth en Ecosse…
Marion Cotillard : C’est le film le plus difficile de toute ma carrière. Je ne sais pas trop quoi en dire pour l’instant. Le niveau de difficulté m’a paru presque insurmontable. Souvent, en interview, on me dit : « Vous aimez relever des défis avec les films que vous choisissez de tourner ! » Avant, je répondais non. Sur le tournage de Macbeth, je me suis demandé si finalement les journalistes n’avaient pas raison et si je ne me lançais pas inconsciemment des défis. Je ne pouvais pas faire de choses aussi dures. C’était fou de complexité. J’espère ne pas avoir choisi quelque chose finalement de trop ardu pour moi.

Vous avez toujours été très exigeante…
Marion Cotillard : Oui, c’est vrai… Comme je vous l’ai dit, je ne vois pas les films comme des « challenges ». Je n’y vais pas en me disant que je vais relever un défi. Mais finalement, je me demande s’il n’y a pas un peu de ça. Je passe des centaines d’heures avec des coachs pour prendre des accents. Ils m’aident à comprendre les textes en anglais, comme pour Macbeth parce que l’anglais de Shakespeare est très littéraire. Ça génère un stress qu’il faut accepter. J’ai eu du mal à gérer la pression sur Macbeth. Trop de stress tue un peu le plaisir. Quand je joue, j’ai envie d’avoir du plaisir. Je sais que je serai contente de l’avoir fait quand je l’aurai vu, et quand j’aurai apprécié ma prestation. Je ne veux pas juste fournir un travail « correct », je suis très exigeante avec moi-même, et je suis dure dans mes jugements. Même la plus mauvaise critique qu’on pourra m’adresser sera très au-dessous de la façon dont je peux juger moi-même mon travail.

Après ces performances, vous avez envie de vous tourner vers quel type de rôle ?
Marion Cotillard : Je n’ai aucun projet. Je crois que ce sera ma première vraie pause. Quand je fais un film, je vis avec le personnage que je joue. Là, je ressens le besoin de souffler. Surtout après ces deux films.

Combien de temps vous faut-il pour parvenir à sortir d’un rôle ?
Marion Cotillard : Ça dépend. Sur la Môme, j’ai eu une expérience assez particulière. Je me suis aperçue que le personnage ne me quittait pas, et ce, pendant des mois. J’ai cherché des moyens de laisser aller Edith Piaf. Maintenant, je suis assez bien rodée, j’ai trouvé des astuces. A la fin du tournage des frères Dardenne, je pensais être sortie du rôle : j’avais retrouvé mon fils, ma vie de famille. Mais je me suis rendu compte qu’il y avait un vrai nettoyage à faire. Il me faut une étape où je dois le « laisser partir », de la même manière que je l’ai laissé « entrer » auparavant. Je les aime, ces personnages, je m’attache à eux. Ils m’émeuvent.

Finalement, vous avez la chance d’avoir des milliers de vies…
Marion Cotillard : C’est vrai que je ne m’ennuie pas ! Je me suis toujours considérée comme une espèce « d’anthropologue des émotions » et j’adore ça. Sinon, je ne pourrais pas le faire, on ne s’épargne pas. J’aime l’humain à un point que ça me donne envie d’aller le découvrir.

Ce qui explique aussi votre engagement en faveur de l’environnement et votre enthousiasme pour Pierre Rabhi…
Marion Cotillard : Oui ! Tous ces humanistes… Je pense que nous allons évoluer vers cette conscience, cette manière de protéger ce que nous sommes. Nous subissons un rythme de cheval fou lié à la société de consommation, à la productivité… Mais le monde ne tiendra pas comme ça. On le voit bien : en 2014, rien qu’en France, des gens crèvent encore la dalle. C’est bien une preuve que l’humain n’a pas évolué. Tout le monde sait que ce n’est pas normal. On a assez de richesses pour faire vivre la terre entière. Nous sommes partis dans un système complètement ahurissant. J’aime les gens qui détiennent une sagesse. Je ne sais pas où ira l’humanité, mais moi, j’ai foi en l’humain et je pense que, par nécessité, on ira vers cette conscience. Ça serait intéressant de jouer un personnage qui est à la tête d’une multi- nationale… ça me rendrait sûrement dingue. Je ne sais pas si j’en serais capable. En même temps, j’aimerais bien « visiter » l’esprit d’une personne qui pense que les OGM vont sauver le monde, alors que pour moi c’est complètement l’inverse… C’est absurde et criminel. Ça me fascine presque. L’humain est vraiment incroyable. Il a encore tant à me montrer !

20
May 2014
French Press  •  By  •  0 Comments

Elle est magistrale dans Deux jours, une nuit, le thriller social des frères Dardenne présenté en sélection officielle au Festival de Cannes. Confidences d’une star des performances, militante écolo, égérie Dior…

Une fin d’après-midi près de Saint-Germain-des-Prés, lady Oscar, simple et nature comme une “fille d’à côté”, raconte pour L’Express Styles ses vingt années de cinéma, ses rêves réalisés et ce nouveau film, Deux Jours, une nuit, de Jean-Pierre et Luc Dardenne (La Promesse, Rosetta), qu’elle porte de bout en bout. Marion Cotillard incarne Sandra, une mère de famille, ouvrière dans une usine de Seraing (Belgique), menacée de perdre son emploi. Ses 16 collègues ont le choix entre empocher une prime et entériner son licenciement ou y renoncer afin qu’elle garde son travail. Sandra a un week-end pour les convaincre un par un de voter pour son maintien. Dans ce film où elle est de tous les plans, Marion Cotillard est bouleversante. Ecoutons-la.

Deux Jours, une nuit était un film risqué

Tout comédien aspire à se dépasser et, pour cela, tourner avec les Dardenne est un terrain de jeu formidable. A la lecture du scénario, j’étais emballée de me lancer dans un film où l’on a souvent les mêmes dialogues à jouer, mais avec des nuances, avec les montées et les descentes émotionnelles du personnage. Quand ils m’ont annoncé qu’ils allaient tourner ces scènes par plan-séquence, c’était un autre risque. On a répété durant un mois dans les décors avec les acteurs, avec les costumes, pour chercher la mise en place. Une des premières choses qu’ils m’ont demandées a été de perdre mon accent parisien mais sans pour autant prendre un accent belge. Alors, je me suis mise à écouter, à disséquer. J’ai essayé de trouver un rythme, une musicalité, une teinte.

Les chansons de Goldman m’ont aidée à construire mon personnage

Le travail initial que j’entreprends au moment d’aborder un rôle, c’est de faire le vide à l’intérieur de moi. Des choses surgissent, et je les garde généralement lorsque j’en suis à cette étape disponible, car cela signifie qu’elles vont m’aider à extérioriser mes émotions. C’est un de mes moments préférés. Dans mon scénario intérieur, j’ai ainsi découvert que Sandra était fan de Jean-Jacques Goldman, et je me suis passé ses chansons pendant trois mois. Ses textes ont déclenché une partie de la biographie du personnage. Goldman m’est devenu très familier, moi qui écoute surtout de la musique anglo-saxonne.

Sandra est une véritable héroïne contemporaine

Elle s’est sortie d’une dépression, pensant avoir surmonté toutes les épreuves, et doit faire face à la plus grande: ne pas sombrer à nouveau. C’est une véritable héroïne de notre époque, où l’injustice est devenue banale, où la dépression est mal vue, jugée mystérieuse, négative. Sandra a une vie assez simple et, comme nous tous, une immense complexité en elle. Qui d’entre nous atteint sagesse et plénitude, surtout dans la société actuelle? Explorer une partie de l’humain inconnue de soi à travers un personnage grandit. Je n’ai pas traversé de dépression, même si je m’en suis parfois approchée. J’ai une passion pour l’humain. C’est pour cette raison que je pratique ce métier.

J’ai toujours réfuté le mot “challenge”

Quand on me parlait de mes prestations en ces termes durant des interviews, je répondais toujours, et encore récemment, que je ne voyais pas les films ainsi. Mais à force de choisir des rôles tellement compliqués, je me suis demandé si je ne répondais pas à côté. Si je n’avais pas besoin de me prouver à moi-même -et peut-être aux autres- ma capacité à réussir l’impossible. Jouer dernièrement Lady Macbeth (de Justin Kurzel, avec Michael Fassbender) dans l’anglais de Shakespeare a été l’expérience la plus difficile -je ne trouve pas de mot plus fort- et éprouvante de ma carrière. Jamais, jamais je n’ai travaillé autant et dans une langue si magnifique avec tous ses doubles, ses triples sens.

Mes débuts remontent à vingt ans déjà

J’ai vécu ce dont je rêvais quand je voulais devenir comédienne. A l’intérieur de ce rêve qui en englobe beaucoup d’autres, il y avait celui d’investir des univers complètement opposés les uns aux autres. Après celui, naturaliste, des frères Dardenne, après Lady Macbeth, enraciné dans l’Angleterre de 1040, je serai une fois encore la Jeanne d’Arc d’Honegger et de Claudel, que j’ai déjà interprété deux fois en oratorio (en 2005 et 2012), mais cette fois-ci dans une version mise en scène. Cette pièce allie les deux choses les plus importantes de ma vie: le jeu et la musique.

Je ne suis pas une personne très expansive

Vers 2001, j’ai voyagé seule en Inde et j’ai rencontré un homme qui m’a hébergée et avec qui j’ai eu de longues discussions sur l’ambition, qui me semblait être un défaut. Je m’interrogeais sur ce besoin de reconnaissance alors que je n’étais pas une personne très expansive dans la vie et je ne le suis toujours pas. Par exemple, dans ma bande d’amis, certains ont davantage des personnalités de meneur. Moi, je ne cherche pas à être le centre de l’attention. Cet ami indien m’a simplement dit: “Si tu n’acceptes pas ce besoin d’être regardée, connue et reconnue, et admirée -aujourd’hui, encore cela m’écorche la bouche de dire ces mots à mon propos- eh bien, rien ne se débloquera jamais”. Petit à petit, j’ai décidé d’admettre et d’accepter ce besoin de reconnaissance.

Après Jeux d’enfants (2003), j’ai voulu tout arrêter

J’étais une comédienne qui travaillait, même si, pour être tout à fait honnête, j’avais envie de beaucoup plus. J’avais envie de La Môme, d’un rôle qui me transporterait -il m’a d’ailleurs transportée plus loin que je n’aurais imaginé. Je me souviens que j’avais un peu honte de vouloir davantage alors que certains acteurs n’avaient rien. Je désirais collaborer avec les cinéastes qui m’avaient fait rêver. Jusque-là, j’avais tourné avec des gens géniaux, mais que je découvrais en même temps que tout le monde. Je sentais que j’étais en train d’égratigner mon rêve, et comme je ne peux pas rester dans une position d’attente et d’espoir déçu, je me suis dit qu’il valait mieux couper net et me consacrer à mes autres passions. Et puis est arrivé un dernier rendez-vous, c’était avec Tim Burton, pour Big Fish.

L’écologie est l’un de mes combats

J’ai rencontré les gens de Greenpeace à un moment où je me sentais très seule avec mes croyances. Ils parlaient le même langage que le mien, enfin celui que j’avais envie d’entendre. J’aimerais m’investir davantage pour Greenpeace, mais je pense que pour être pris au sérieux, il faut se consacrer entièrement à une cause, comme Audrey Hepburn l’a fait. Tout ce que j’ai amassé d’idées, de connaissances, de projets autour de l’écologie est présent en moi et, un jour, je le ferai exister.

Etre glamour fait partie du jeu d’actrice

Cela me plaît de pouvoir jouer avec cette image, même si, parfois, elle me paraît étonnante. Le symbole du glamour, pour moi, c’est Greta Garbo. Ma mère l’adorait, il y avait un livre sur elle à la maison, on regardait ses films, La Reine Christine, La Dame aux camélias… Dans un autre genre, Louise Brooks a été l’une des premières stars à m’avoir marquée. Petite, j’avais même sa coupe de cheveux. Pour moi ces comédiennes symbolisaient la classe, le mystère vibrant et un côté avant-gardiste. Les visionnaires m’impressionnent.

Mon aventure avec Dior est très créative

Avant, la mode était un domaine complètement inconnu pour moi. En entrant dans la maison Dior, j’ai rencontré un artiste, John Galliano, découvert des créateurs. Ma collaboration a commencé par un projet cinématographique: des cinéastes allaient raconter avec moi une histoire de l’esprit Dior. J’ai d’abord demandé à Olivier Dahan (La Môme). Puis j’ai proposé le nom de David Lynch en n’y croyant pas beaucoup. Il a accepté. Enfin, j’ai rencontré une de mes idoles absolues, John Cameron Mitchell, qui a signé Hedwig and the Angry Inch (l’histoire d’une rockeuse transsexuelle), un de mes films cultes. Au fil des clips, j’ai imaginé des dessins animés pour lesquels j’ai écrit des chansons, on a réalisé des web-doc… C’est une aventure franchement créative.

Je recommande à tous la lecture du discours d’Harold Pinter

Je suis subjuguée par les gens qui savent écrire et exprimer leur pensée et leur vision du monde d’une manière brillante et fluide comme Harold Pinter [dramaturge le plus joué au monde, auteur du Gardien, du Retour, de Ashes to Ashes]. Je conseille à tous la lecture de son discours d’acceptation du prix Nobel de littérature, à Stockholm, en 2005. Cela s’appelle Art, vérité et politique. Tout est dit.

19
May 2014
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Marion Cotillard graced the cover of 2 additional magazines that came out this past weekend to promote ‘Deux jours, une nuit‘ (Two Days, One Night). As previously announced on Fémina in France and also on Victoir in Belgium. Sofia has added the scans of the gorgeous photos (taken again by Eliott Bliss) and the interesting interviews.

Kindly do not redistribute the magazine scans at another Marion Cotillard fan site as they were scanned exclusively for ‘Magnifique Marion Cotillard’. Thank you.

Gallery:
005 Scans from 2014 > Victoire (Belgium) – May 17
005 Scans from 2014 > Fémina (France) – May 18