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Marion Cotillard : «Je suis folle de joie !»

de Le Parisien / par Alain Grasset

Ce soir, Marion Cotillard gravira les marches du palais pour le — splendide — nouveau film de Jacques Audiard, « De rouille et d’os », sorti aujourd’hui en salles. La comédienne de 36 ans y incarne Stéphanie, une dresseuse d’orques, grièvement blessée au cours d’un numéro… Cinq ans après « la Môme » et son Oscar de la meilleure actrice, elle est en compétition officielle au Festival de Cannes pour la première fois de sa carrière.

Vous vous apprêtez à fouler le tapis rouge. Heureuse ?

MARION COTILLARD. Oh oui! Je suis folle de joie de monter les marches. Ce sera la première fois avec un film en compétition. Et je suis fière de défendre « De rouille et d’os » de Jacques Audiard. Me retrouver dans cette salle qui a accueilli tant de films, tant de chefs-d’œuvre, tant de réalisateurs, tant d’acteurs, quel bonheur! Un Festival magique.

L’année dernière, vous n’aviez pas pu venir pour « Minuit à Paris », de Woody Allen…

J’aurais bien aimé. Mais j’avais quelque chose de plus important qui se passait dans ma vie. (NDLR : la compagne de Guillaume Canet était sur le point de donner naissance à un petit Marcel.)

A cause du tournage du prochain « Batman », de Christopher Nolan, vous avez failli ne pas faire « De rouille et d’os »…

Au-delà des problèmes de contrat, puisque j’étais sur le nouveau « Batman », on s’est posé des questions avec Jacques Audiard parce qu’il y avait un travail de préparation à faire avec les orques avant le tournage. Moi, j’ai besoin de partir à la rencontre d’un personnage pour en découvrir les facettes. D’en avoir une connaissance profonde. Or j’ai débarqué sur « De rouille et d’os » trois jours avant le premier clap. J’étais extrêmement fatiguée et en grand décalage horaire.

Jacques Audiard vous désirait vraiment pour jouer Stéphanie…

Oui! Bien qu’il ait pour habitude de travailler beaucoup en amont avec les comédiens, il a accepté que je fasse le film sans pratiquement aucune préparation. C’est angoissant, ça provoque des frustrations. A un moment donné, on s’est d’ailleurs dit qu’il manquait des bouts au personnage de Stéphanie. Mais, c’est un personnage mystérieux.

Qui est Stéphanie ?

A la première lecture du scénario, je ne savais pas qui elle était. Jusqu’ici, j’avais réussi à trouver des évidences à tous mes personnages. Pas avec Stéphanie. Jacques m’a nourrie de ce qu’il pensait d’elle. Il m’envoyait des messages, des mails, à la veille des tournages… J’ai gardé l’idée du western, du cow-boy, avec une part de féminité, grande et brisée en même temps. Au départ, cette fille ne sait pas quoi faire avec la vie et avec la violence qui est en elle. Et cette violence va la couper en deux.

Savez-vous pourquoi Audiard vous a choisie ?

Non! Et je n’éprouve pas le besoin de savoir pourquoi un metteur en scène a envie de travailler avec moi.

Selon vous, Jacques Audiard, c’est qui ?

Un poète. Un grand artiste. Quelqu’un qui va chercher l’authenticité et qui y met de la poésie. C’est comme ça qu’il réussit des œuvres magnifiques. Il y a une très belle dynamique sur son plateau avec tous les gens qui travaillent avec lui depuis longtemps. Il a fallu que je m’intègre dans la famille Audiard.

Comment joue-t-on une handicapée ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir joué une handicapée, au moment où elle n’a pas de jambes. En fait, quelqu’un qui est handicapé physiquement ne peut pas être défini par ça.

La scène où vous êtes face à une orque a été difficile à tourner…

J’avais une appréhension à aller dans ce milieu de captivité. Au départ, je considérais les orques comme des bêtes de foire. Puis il y a eu une première rencontre qui s’est bien passée. Une autre, plus tard devant la vitre. Là, c’était magique! La connexion était forte. Le jour du tournage, j’étais dans une bulle. Il n’y avait plus que l’orque et moi. C’est alors que j’ai fait un geste qu’elle n’a pas compris. Elle s’est énervée et a ouvert sa gueule en me hurlant dessus. On a alors changé d’animal et on a tourné avec celui avec lequel j’avais répété. Et là, la magie a opéré. Il suivait tous mes gestes.

La Marion Cotillard de « la Môme » (2008) est bien différente de celle d’aujourd’hui ?

Beaucoup plus fatiguée ! (Rires.) Mais c’est vrai. Il y a tellement de choses qui se sont passées dans ma vie depuis cinq ans. Je suis quelqu’un qui avance toujours. J’aime ma vie. Je refuse beaucoup de films pour me consacrer plus à ma famille.

Marion Cotillard: D'Aventure et de passion

de Studio Ciné Live / par Thierry Chèze

Dans De rouille et d’os, de Jacques Audiard, elle incarne une dresseuse d’orques ayant perdu ses jambes. Ce mélo brut lui offre son premier grand rôle depuis La Môme. Et elle y livre une prestation bouleversante, qui fera date dans son parcours. En voici les petits et grands secrets.

Est-ce que tourner pour Jacques Audiard faisait partie de vos rêves?

Je n’avais jamais imaginé qu’un cinéaste comme lui ait, un jour, envie de travailler avec moi. Ça me paraissait même impossible. D’ailleurs, quelques semaines avant qu’il propose de me rencontrer, j’avais entendu parler de son projet, lors d’un dîner chez des amis où quelqu’un avait évoqué le fait qu’il cherchait l’actrice de son prochain film. Et vraiment, à aucun moment, je ne m’étais projetée.

Est-ce que cela peut s’expliquer par le fait que, contrairement aux États-Unis où vous tournez régulièrement avec des metteurs en scène réputés, les auteurs français n’ont jamais semblé désireux de vous intégrer dans leur famille?

Ce sentiment est né le jour où mon agent d’alors m’a raconté qu’un réalisateur que j’admirais n’avait aucune envie de me rencontrer car le cinéma que je représentais n’était pas le sien. Et, comme ce metteur en scène est un auteur confirmé – produit par le même producteur que Jacques -, cette réflexion est toujours restée ancrée en moi. Mais sans pour autant que cela me frustre. Car je suis persuadée que ce sont les films, les cinéastes et les rôles qui viennent vous chercher. Pas le contraire. Je ne me fixe donc aucune limite mais ne rêve pas non plus. Ce qui fait que je n’en souffre pas. D’ailleurs, quand j’ai rencontré Jacques pour la première fois, j’ai instantanément oublié cette soirée dont je vous parlais. Elle m’est revenue à l’esprit sur le tournage, à Antibes. Car je me suis soudain souvenue que, lors de ce dîner, quand j’avais appris que le personnage était une soigneuse d’orques, je m’étais dit que, malgré toute mon admiration pour Audiard, il y a des choses que je serais incapable de faire. Comme passer des journées dans un Marineland avec des animaux en captivité ! C’est réussi, non (rires)?

Qu’est-ce qui vous a frappée lors de votre première rencontre avec Jacques Audiard?

Jacques est à la fois cérébral et incandescent. On sent très vite l’incroyable passion intérieure qui l’anime, une énergie de création bouillonnante canalisée par une très grande intelligence.

En sortant de ce rendez-vous, aviez-vous la certitude que vous joueriez dans le film ?

Ce projet est arrivé à un moment où j’étais en train de tourner The Dark Knight Rises. Mon contrat m’interdisait d’accepter tout autre film. J’avais très peu de jours mais étalés sur quatre mois. Du temps libre donc, mais sans pour autant être autorisée à faire autre chose car ils pouvaient m’appeler à tout moment. Ce qui, pour la petite histoire, s’est d’ailleurs produit ! Il m’est aussi très compliqué de parler de cette aventure sans évoquer – ce que je déteste pourtant – ma vie privée. À ce moment-là, j’étais la toute jeune maman d’un enfant de 4 mois que je nourrissais. Je suis même allée avec lui à ce premier rendez-vous avec Jacques (rires). Tous ces éléments auraient pu le faire fuir. Car il m’allait être impossible de passer du temps en répétition en amont avec lui, alors qu’il travaille ainsi avec ses acteurs. Mais il a accepté de me confier le rôle de Stéphanie.

Et vous, vous n’avez jamais hésité?

Je me suis évidemment posé la question de ma capacité à tenir ce rôle, alors que mon esprit et mon corps ne seraient pas à 100 % dédiés à cette aventure. J’étais surtout effrayée de ne pas être à la hauteur de ce que Jacques attendait. Mais son scénario m’a bouleversée et mon envie de travailler avec lui l’a emporté.

Comment avez-vous construit ce personnage en aussi peu de temps?

À chaque fois que j’ai accepté un film, je m’y suis entièrement plongée du début à la fin. Je mettais ma vie entre parenthèses. Or là, c’était impossible. Voilà pourquoi, si cette aventure a été parfois douloureuse, souvent difficile, elle fut, au final, entièrement nouvelle et passionnante. J’ai tout de suite été fascinée par le personnage de Stéphanie mais je l’ai aussi vite ressentie très éloignée de moi. Toute connexion immédiate avec elle m’apparaissait impossible. Et cela a d’ailleurs participé à mon désir d’accepter ce projet: quand je tourne un film, j’aime ressentir cette possibilité de ne pas en être capable. Là, je ne savais pas si j’allais réussir à comprendre Stéphanie. Mais j’étais persuadée que mon chemin vers elle allait être à la fois excitant et vertigineux. Je me suis rapprochée d’elle grâce à son rapport à la chair. Le déclic s’est produit le jour où, sur le plateau, j’ai assisté à une des scènes, brutales et sauvages, de combat de boxe d’Ali, avec qui mon personnage se lie après son accident. Plus la chair était brutalisée, plus je me sentais libérée, soulagée… C’est un sentiment étrange à vivre mais il m’a permis de saisir le phénomène de réveil qui se produit dans la peau de Stéphanie dans ces instants-là. Et, ensuite, j’ai utilisé plus ou moins consciemment l’extrême épuisement qui était le mien…

Malgré la tragédie dont Stéphanie est victime, votre interprétation est d’une sobriété fascinante. Vous ne versez jamais dans les cris, les larmes…

Ça, c’est Jacques ! Dès qu’on était dans le pathos, il râlait: “On se fait chier, c’est trop dramatique !” Et il me répétait souvent : “Parfois, j’aimerais que tu te lèves et que tu te pètes la gueule parce que tu aurais oublié que tu n’as plus de jambes.” (Rires.) Il a un rapport tellement organique avec ses histoires que tout est toujours extrêmement vivant et donc authentique sur le plateau.

Vous évoquiez le personnage d’Ali, incarné par Matthias Schoenaerts. Comment s’est construite l’alchimie entre vous deux alors que vous n’avez pas eu le temps de répéter ensemble avant le tournage?

Ce tournage a dû être vraiment particulier pour lui. Car, en plein milieu, j’ai dû partir de manière totalement impromptue rejoindre le plateau de Batman. Cette situation surréaliste aurait pu tourner à la catastrophe. Mais, quand j’ai rencontré Matthias pour la première fois, j’ai eu l’impression de le connaître depuis des années. Et on a eu la chance que cette connexion immédiate ait été plus forte que tout et ait maintenu intact notre rapport dans le travail, pourtant si décousu.

De l’extérieur, on peut voir ce film comme une nouvelle étape majeure dans votre parcours, après Un long dimanche de fiançailles, qui vous avait valu d’être adoubée par le métier avec le César, puis, évidemment, La Môme. Est-ce quelque chose dont vous avez conscience?

Je chéris toutes les expériences que j’ai pu connaître, même s’il y en a certaines que je ne referais pas. Mais avec De rouille et d’os, je joue un personnage du début à la fin d’une histoire pour la première fois depuis La Môme. Ces dernières années, je me suis énormément amusée à jouer des seconds rôles. La Môme avait été une expérience si intense que j’avais besoin de souffler. J’ai donc refusé pas mal de très beaux films et suis allée vers des rôles plus petits, sous la direction de réalisateurs qui me faisaient rêver. J’ai vibré quand j’ai tourné avec Michael Mann, quand j’ai joué dans une comédie musicale et quand j’ai créé, pour Inception, de Christopher Nolan, un personnage fondé sur le souvenir et les pensées d’un autre, en totale collaboration avec Leonardo DiCaprio. Mais je ressentais peu à peu le besoin de porter un film du début jusqu’à la fin. Et la proposition de Jacques est arrivée à point nommé.

Que pouvez-vous nous révéler sur The Dark Knight Rises, que vous avez tourné en parallèle?

J’y joue Miranda Tate, une femme de la haute société de Gotham City, fascinée par Bruce Wayne, qui rêve de transformer Gotham en une ville utilisant des énergies renouvelables… Batman représente pour moi un fantasme absolu. C’est mon superhéros préféré. Alors imaginez ma réaction quand j’ai appris que Nolan voulait m’écrire un rôle dans la suite de The Dark Knight… puis ma déception quand j’ai appris que les dates de tournage allaient coïncider avec mon accouchement. J’ai d’ailleurs dû décliner, pour cette même très bonne raison, un projet avec une autre de mes idoles: David Cronenberg. Mais sans regret. Je m’apprêtais donc à faire mon deuil de Batman. Et puis Christopher a tout rendu possible en décalant mes dates de tournage à la fin juin. Je trouve que c’est un geste incroyable…

Après ce film et De rouille d’os, vous avez enchaîné avec Low Life, sous la direction de James Gray, et un nouveau premier rôle féminin: une jeune émigrée polonaise, forcée de se prostituer pour subvenir aux besoins de sa soeur malade. Comment ce projet est-il né?

C’était, là encore, assez surréaliste. J’ai reçu, un jour, un message de James : “J’écris un film, je pense à toi, tu voudrais?” James est très ami avec Guillaume Canet mais, nous deux, on ne se connaissait pas tant que ça. Car, quand on se voyait – comme toujours avec ceux dont j’admire le travail -, je n’avais jamais exprimé mon envie de tourner avec lui, ni même engagé la conversation sur ce terrain-là. Du coup, quand j’ai reçu ce mail, j’ai failli tomber de ma chaise. Ça m’a paru dingue qu’il ait envie de faire un film avec moi. Et je lui ai dit oui avant de lire le scénario. Je n’aurais évidemment pas fait son film si l’intrigue et le rôle ne m’avaient pas plu. Mais il y avait quand même très peu de chances (rires)…

Est-ce que votre manière de vivre votre métier a beaucoup évolué depuis vos débuts?

Je l’aime toujours aussi passionnément mais d’une manière totalement différente ! Et, surtout, je l’aborde de toute autre manière. Avant, quand j’avais envie de me lancer dans un projet, je ne me posais aucune question. Aujourd’hui, ma vie a changé et mes choix seront donc forcément autres. Je ne peux plus continuer à enchaîner les projets comme je viens de le faire. J’ai d’ailleurs décidé de ne pas tourner pendant quelques mois. J’ai conscience de refuser des projets fous. Mais j’ai la certitude que je recroiserai, un jour, les gens qui me les proposent. Et je serai encore plus heureuse de travailler avec eux parce que, justement, j’aurai pris ce temps pour moi. Et que je serai alors totalement dévouée à ce travail commun.

Marion Cotillard, "comme une petite fille qui déballe un gros cadeau"

de Le Soir / par Fabienne Bradfer

La môme Cotillard est en compétition à Cannes avec De rouille et d’os, un mélo trash du Français Jacques Audiard. Elle montera les marches jeudi avec son partenaire, le Flamand Matthias Schoenaerts.

Perchées sur des talons vertigineux, ses jambes n’en finissent plus. À croire que Marion Cotillard veut montrer au monde entier qu’elles sont bien là, belles, longues, fines et sensuelles, contrairement au personnage amputé qu’elle assume magnifiquement dans De rouille et d’os, le mélo trash de Jacques Audiard. Jeudi soir, celle que The Hollywood Reporter vient de surnommer « The Angelina Jolie of France » montera les célèbres marches cannoises. Que le parcours est fabuleux pour arriver là. Et la suite lui donne déjà des étoiles dans les yeux. Oscarisée par La Môme, l’héroïne de Taxi est en pleine promo pour le film d’Audiard, vient de finir le nouveau James Gray, est en tournage du Blood Ties de son compagnon Guillaume Canet et sera à l’affiche du prochain Batman en juillet. Tout ça sans oublier un rôle majeur : celui de maman pour son fils Marcel, un an le 20 mai.

C’est la première fois que vous allez monter les marches avec un film en compétition. Comment vous sentez-vous ?

Je suis contente de vivre ça. Je me sens comme une petite fille qui déballe un gros cadeau. L’an dernier, je n’ai pas pu monter les marches pour le film de Woody Allen pour la meilleure des raisons (NDLR : Marion accouchait de son premier enfant). Jeune comédienne, j’ai parfois vécu des expériences douloureuses à Cannes car ça peut être un festival assez violent. J’ai aussi eu d’excellentes expériences. Mais ça reste un festival qui me fait rêver.

Pourquoi dites-vous que le film d’Audiard est volé au temps ?

J’ai pour habitude de prendre le temps de me plonger dans un personnage, dans sa préparation, car j’en ai besoin et que j’aime ça. J’aime partir à la découverte d’une histoire, d’un personnage. J’aime installer des bases fortes qui vont permettre d’être libre et de laisser la surprise, la magie arriver. Jacques a aussi l’habitude de fort travailler en amont avec ses comédiens. Or, là, on n’avait pas le temps (NDLR, à cause du tournage de Batman). On en a beaucoup parlé avec Jacques, savoir si on y allait quand même sachant que la période était très courte pour faire le film. Moi, j’en avais très envie, je me suis dit que c’était une façon différente de faire les choses. J’ai eu surtout la chance que Jacques accepte de travailler différemment.

De quelle manière ce film vous a-t-il bouleversée ?

Déjà l’humain me bouleverse. Et puis les aventures comme celle-ci, le regard et l’amour que Jacques porte sur ces personnages, sur son histoire, c’est bouleversant. C’est pour ça que c’est un grand metteur en scène. De rouille et d’os, c’est avant tout de l’amour, mêlé ensuite avec de la poésie, de l’authenticité. Ce film est un mélange de chair, de brutalité, de fragilité, d’amour…

Moi, je sais que j’ai besoin de donner vie à d’autres personnes que moi-même. J’aime ce travail sur un personnage car c’est étudier l’humain et donc en connaître un peu plus sur qui on est. À un moment, le personnage s’en va parce que c’est comme un enfant, il faut savoir s’en détacher, sinon ça devient malsain. Je deviendrais complètement dingue si je vivais continuellement avec mes personnages. Mais chaque rôle m’apporte une ouverture plus grande sur l’humain et sur le monde. Ça ouvre un peu plus mon esprit, mes yeux, mon cœur, ma compréhension.

Votre personnage aime être dans la lumière. Mais tout à coup, tout bascule. Avez-vous cette crainte ?

J’ai un chemin de vie que j’aime de plus en plus car je n’ai cessé d’avancer, d’évoluer, de découvrir, d’expérimenter. Si à un moment donné, ce métier s’arrête, c’est parce que je l’aurais décidé ou que j’aurais à vivre autre chose. Je verrai alors combien de temps je mets à l’accepter, si c’est douloureux ou pas, je ne peux pas savoir. Je n’ai pas vraiment envie de me poser cette question car j’aime vivre les choses au présent. La seule manière de me projeter dans l’avenir, c’est que je sais qu’un jour je serai grand-mère et ça m’excite.

À une époque, pourtant, après « Taxi 3 », vous vous demandiez si vous alliez continuer…

En fait, je confondais mon envie de ce métier, de grands rôles et le besoin que j’avais d’être en cette lumière. Je n’assumais pas du tout mon besoin d’être regardée par tant de gens. Quand je me suis dit que c’était comme ça, tout s’est débloqué. Le plus gros travail, ce fut d’accepter ça et de me sentir légitime dans ce métier avec toutes les facettes que cela comporte. C’était moins avouable pour moi de reconnaître cette envie de quelque chose de grand.

Il y a des années (NDLR : après Taxi 3), je suis partie seule en Inde et un Indien d’une grande sagesse qui m’accueillait en sa famille m’a dit qu’il y avait un paradoxe au fond de moi qui faisait que les choses n’avançaient pas. « D’un côté, t’es insatisfaite de ce qui se passe pour toi dans ce métier, d’un autre côté, tu me parles d’envies qui ont beaucoup d’ampleur. Tant que t’assumeras pas, ça ne fonctionnera pas. » Cette phrase est toujours restée dans ma tête. Ensuite, j’ai rencontré la personne qui m’a aidée sur le travail de préparation de La Môme. Elle m’a tenu le même discours.

Quelle pensée vous a alors traversée en recevant l’Oscar ?

Toutes mes pensées allaient vers Olivier. Son film a changé ma vie. Puis, j’ai pensé à Piaf car elle aussi a changé ma vie.

Cannes, c’est le strass, les paillettes. Vous aimez jouer à la star ?

Ça me terrifie. Le mot même appartient aux gens qui regardent les acteurs, les chanteurs… Moi, je ne me vois pas du tout comme ça. Mais maintenant que j’ai assumé ce besoin, ça a épuré mon envie d’actrice et de raconter des histoires. J’assume d’avoir ce lien invisible avec des gens que je ne connais pas.

Que vous apporte ce métier ?

Une connaissance de l’humain. Souvent j’exprime cette comparaison entre un acteur et un anthropologue avec cette différence que quand on est acteur, on va vraiment à l’intérieur de l’être. Même si l’anthropologie n’est pas considérée comme une science, c’en est une. Il y a un côté plus viscéral chez l’acteur.

Ce métier m’apporte énormément de sensations, d’émotions. Il me fait vibrer.

Le fait d’être mère change votre perception du métier ?

La perception, je ne pense pas. Il y a toujours un moment dans la journée où je dois revenir entièrement à moi. À cause de mon fils. Avant, quand je tournais un film, il y avait toujours cette part du personnage qui restait avec moi, même hors plateau. Maintenant, je dois obligatoirement revenir au réel. Ce n’est pas évident. Sur le film de Jacques en particulier – sur Batman, le personnage est très joli, mais pas viscéral. Chez Audiard, il y a une autre profondeur, comme chez James Gray où j’ai dû chercher le personnage de manière très vaste. Et je me demande : si j’avais eu un enfant avant de faire La Môme, comment ça se serait passé ? C’est assez vertigineux. Je ne sais si j’aurais pu le faire. En même temps, je n’ai pas envie, parce que je suis maman, que mon investissement soit moins grand. Mais il y a vraiment deux vies. Mon fils est tout le temps avec moi. Sur le plateau du film de Jacques, parfois, je ne voulais pas qu’il soit là. Je me disais qu’il allait ressentir quelque chose d’étrange car je m’éloignais complètement à cause du rôle. Energétiquement, je devais m’éloigner. Je ne l’ai donc pas voulu lors des scènes d’hôpital, je ne voulais pas qu’il m’entende crier.

Vous êtes entrée sans crainte dans votre carrière US ?

C’est extrêmement compliqué et en même temps, j’aime le faire. Ces expériences aux Etats-Unis m’offrent une diversité encore plus grande que ce que j’aurais jamais imaginé.

Ces personnages qui vont de la Pologne à l’Italie en passant par des Indiens d’Amérique, c’est une chance inouïe de pouvoir explorer un si vaste terrain de l’humain. Avec James Gray, c’est la première fois que j’ai un premier rôle dans un film américain après une série de rôles secondaires. Cela dit, un petit rôle, pour moi, n’est jamais petit. Certains petits rôles m’ont apporté tellement, comme chez Jeunet (NDLR : Un long dimanche de fiançailles).

Je me suis promenée dans plein d’univers du ciné US depuis quelques années. Puis j’ai fait un passage dans le film de Guillaume (Les petits mouchoirs) avec un rôle qui ne portait pas non plus toute une histoire. Du coup, j’ai eu envie de revenir à ce type d’investissement : porter une histoire d’un bout à l’autre. Et je l’ai vécu avec Jacques, avec James Gray aussi, où je joue une immigrée polonaise.

Marion Cotillard : « Je prépare beaucoup mes rôles, je dors avec eux, je leur invente un passé, un avenir »

de Télérama / par Louis Guichard

Métamorphosée dans “De rouille et d’os”, de Jacques Audiard – présenté en compétition à Cannes ce jeudi 17 mai –, la comédienne confesse ses peurs et son insatiable besoin de reconnaissance.

Qui la connaît ? Le rôle qui a lui a valu une vague de récompenses internationales d’une ampleur inédite pour une actrice française – La Môme – était aussi un camouflage, un paravent. Depuis, elle semble d’autant plus loin qu’on l’a vue surtout dans des films américains, dont deux où elle jouait une pure chimère – Inception, de Christopher Nolan et Minuit à Paris, de Woody Allen. Même la liste de ses cinéastes (Tim Burton, Michael Mann, Steven Soderbergh, James Gray) et celle de ses partenaires successifs (Daniel Day-Lewis, Johnny Depp, Leonardo DiCaprio) semblent irréelles.

Converser avec Marion Cotillard pendant deux heures et demie, c’est aller de découvertes en surprises, au gré d’une alternance détonante de réserve et d’aveux. Si son parcours, à 36 ans, diffère tant de celui de la majorité de ses consœurs et confrères, sa parole aussi. Ce mercredi 17 mai 2012, cette écolo qui se dit parfois gênée par son ego sera au centre de l’attention, à Cannes, avec le nouveau film de Jacques Audiard, De rouille et d’os, et en lice pour le Prix d’interprétation… Son personnage : une femme qui se réinvente du tout au tout, se transcende à vue d’œil. Exactement comme elle.

Dans le film d’Audiard, vous jouez une femme qui perd ses deux jambes. Comment avez-vous abordé ce rôle ?
Pour la première fois, je n’ai quasiment pas eu le temps de me préparer. La proposition de Jacques Audiard était inespérée, mais il fallait me rendre disponible très vite. Officiellement, j’étais toujours en train de tourner la suite de Batman, de Christopher Nolan, à Los Angeles. Mon contrat avec la Warner m’empêchait de jouer dans un autre film. Si je quittais la Californie, à tout moment je pouvais être rappelée : c’est ce qui est arrivé deux fois. Ce film d’Audiard, je lui ai vraiment fait une place en poussant les murs de Gotham City, la ville de Batman… A mon arrivée à Antibes, j’avais à peine quelques jours pour travailler avec les orques dans le Marineland. J’étais terrifiée, épuisée, j’avais mon bébé à allaiter… Tout le long du tournage, j’ai composé avec ma fatigue, je l’ai utilisée, pas moyen de faire autrement. Je m’endormais absolument partout.

Et le côté physique du rôle ?
Pour beaucoup de gens qui ont des prothèses à la place des jambes, on ne peut pas imaginer qu’ils en portent, car la rééducation et l’appareillage sont devenus très performants. En trois mois, on peut être sur pied et marcher normalement. Donc, à l’écran, pour qu’on y croie, il fallait forcer un peu le trait. J’ai inventé ma démarche, en imaginant que j’avais des jambes en fer, et on a gardé la canne, pour accentuer le côté mécanique.

Avez-vous éprouvé des scrupules à jouer ce handicap ?
Les gens confrontés à cette situation que j’ai pu rencontrer sont dans l’acceptation, le dépassement. Ils n’ont pas envie d’être considérés comme des handicapés. Je ne me suis jamais dit : « oh ! les pauvres ! », de quoi je me mêle, moi qui suis valide ? Je ne voulais pas être compatissante dans ma façon d’aborder ce personnage. Et puis, il y a toutes sortes de handicaps. Tout le monde a le sien, personne n’a envie d’être réduit à ça. Chez l’héroïne du film, il y a quelque chose de l’ordre du handicap bien avant le drame, et qui finit par disparaître par s’en aller avec ses jambes en quelque sorte… Son accident la réveille.

Vous évoquez souvent la peur que vous ressentez sur les tournages. Quelle est cette peur ?
Je l’ai depuis toujours, je la surmonte en jouant, en plongeant dans la scène. Je sais qu’elle peut s’imprimer à l’écran, même si je suis souvent la seule à en voir les signes. Je tremblais de façon voyante au début du tournage d’Inception, de Christopher Nolan. Sur le plateau, on croyait que j’avais froid… Cette peur peut avoir des raisons techniques. Pour Public Enemies, de Michael Mann, mon premier film américain après La Môme, j’étais terrorisée à l’idée de pas avoir, seconde après seconde, l’accent du Midwest. J’avais travaillé pendant quatre mois, mais je savais que ce n’était pas assez. Les prises se multipliaient, ça rendait fou le pauvre Johnny Depp. Il a fallu que Michael Mann lui-même me demande d’arrêter d’avoir peur, me rassure sur les origines françaises de mon personnage…

En général, j’ai tout simplement peur de ne pas être la hauteur. Je prépare beaucoup mes rôles, je dors avec eux, je leur invente un passé, un avenir. J’aime les lectures à la table avec les autres acteurs, les longues discussions sur telle scène, mais en revanche, je ne suis pas faite pour les répétitions, qui déflorent trop les intentions d’un acteur. J’aime la surprise sur un plateau. Alors le personnage n’apparaît vraiment que le premier jour de tournage. Du coup, c’est comme un premier rendez-vous amoureux, plein d’inconnu, d’espoir et d’appréhension.

Cette peur peut-elle nuire à votre jeu ?
Minuit à Paris en est sans doute l’exemple. D’abord, je n’ai rencontré Woody Allen que la veille du tournage. Ensuite, j’étais tellement impressionnée par lui que j’ai eu peur presque tout le temps. Il me semble que le personnage en a un peu souffert. Je n’en dirais pas plus, car je suis très féroce avec moi-même, mais pas au point d’exercer cette férocité en public.

Tourner avec la crème de Hollywood, est-ce une revanche sur le cinéma français ?
Ah non, pas du tout. Ma frustration, mon insatisfaction d’avant La Môme, c’était un problème entre moi et moi. Je ne reproche rien au cinéma français. Les rôles arrivent quand on est prêt à les recevoir, à les faire vivre.

Quel était ce problème entre vous et vous ?
Je n’assumais pas du tout mon immense besoin d’être regardée, d’être reconnue. Ce besoin avait plutôt tendance à me dégoûter. A tel point que, après plusieurs années de cinéma – j’avais déjà joué dans Taxi, par exemple –, je suis partie toute seule en Inde pour réfléchir à ce que je voulais faire de ma vie. Un Indien, que j’ai rencontré par hasard et à qui je me suis confiée, m’a dit quelque chose de très simple : tant que je n’accepterais pas mon besoin extrême de reconnaissance, mon expérience d’actrice resterait limitée et frustrante. J’avais peur que cela revienne à nourrir un monstre. Il m’a répondu : « Si tu ne le nourris pas jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus, tu resteras toujours frustrée. »

C’est ainsi que tout s’est déclenché pour moi. Depuis cette rencontre, j’accepte de nourrir le monstre, qui, au bout du compte, n’en est plus tout à fait un. A partir du moment où l’on prend vraiment conscience de sa pathologie, qu’on la reconnaît, cela devient un peu plus sain…

Une pathologie ? Mais ce monstre n’est-il pas, simplement, une grande ambition ?
Non, c’est un très fort égocentrisme, que je gère. Il ne se manifeste pas trop dans la vie quotidienne. Avec mes proches, je n’ai pas ce besoin d’être au centre, que l’actrice en moi peut avoir et qui est parfois pénible.

Toutes ces récompenses internationales que vous avez obtenues pour La Môme n’ont-elles pas rassasié ce besoin ?
Très momentanément. D’où mon trouble et mon questionnement. Je crois que l’envie d’être regardée ne s’assouvit jamais dans le fait d’être ­regardée. Au contraire. C’est un puits sans fond, quelque chose d’un peu vain. Le sentiment de plénitude ne viendra pas de là. Bien sûr, jouer un personnage, raconter une histoire, c’est, aussi, autre chose : c’est tourné vers les autres, pas seulement vers soi. J’ai cette passion pour le travail d’acteur et la poursuite d’une connaissance de l’être humain. Mais le besoin de reconnaissance personnelle entre trop en ligne de compte. Je ne suis pas sûre de continuer à être actrice une fois libérée de ce besoin.

Vous avez toujours voulu être actrice ?
Toujours. J’étais fascinée par ce que mes parents, tous deux comédiens, ­faisaient, et par les gens qui les entouraient. C’était une source de fantaisie, d’imaginaire et de liberté dans la vie quotidienne. J’ai passé un bac artistique option théâtre, et j’ai fait le conservatoire d’Orléans, la ville la plus proche du village où j’habitais. A mon arrivée à Paris, Philippe Harel est le premier qui m’a donné accès à un plateau de cinéma, sur L’Histoire du garçon qui voulait qu’on l’embrasse, en 1994.
Pendant des années, j’étais prête à passer tous les essais du monde. J’aimais ça, car je ne suis pas douée du tout pour parler de moi. Socialement, je me sens mal à l’aise, à cause de cette difficulté avec les mots. Je ne savais pas comment donner envie à un metteur en scène, sinon en jouant. Je n’ai jamais su non plus entrer dans un jeu de séduction. Etre jugée sur ma personnalité me semblait aller au-devant d’une catastrophe. Les essais, c’était à la fois une bonne planque et la meilleure façon de montrer ce que je pouvais faire.

A vos débuts, on vous aperçoit dans Comment je me suis disputé…, d’Arnaud Desplechin, en 1996. Est-ce un cinéma qui vous a intéressée ?
J’étais inexpérimentée, très fière de travailler avec le réalisateur de La Sentinelle, que j’admirais. Mais j’étais ignorante du gouffre qui sépare les différentes familles du cinéma français. J’ai commencé à comprendre après avoir joué dans Taxi et ses suites. Tel ­cinéaste qui m’avait fait tourner auparavant ne voulait plus me rencontrer parce que je véhiculais désormais quelque chose de commercial. En prendre conscience ne m’a pas pour autant donné ­envie de doser le cinéma populaire et le cinéma d’auteur.

Aujourd’hui, vous aimez encore passer des essais ?
Moins, mais c’est parfois nécessaire. J’en ai en passé pour Public Enemies, de Michael Mann, qui voulait s’assurer de ma compatibilité avec Johnny Depp. Et pour Nine, la comédie musicale de Rob Marshall : toute une batterie d’essais de chant et de danse. Rien de plus normal.

La langue est-elle encore un obstacle à la poursuite de votre carrière hollywoodienne ? Pourriez-vous jouer une Américaine de tous les jours, comme Angelina Jolie ou Natalie Portman ?
Je n’ai pas de réponse définitive. De toute façon, je n’ai pas envie de jouer une Américaine juste pour montrer que je peux le faire : j’ai d’abord envie de beaux rôles. Un grand cinéaste m’a fait déjà une proposition dans ce sens. A l’époque, je lui ai répondu, la mort dans l’âme, qu’il n’y avait pas assez de temps de préparation. Ce n’est que partie remise, je le sens, et c’est pourquoi je préfère taire son nom. Ces jours-ci, à nouveau, on me pose la question à propos d’un beau projet. Comme on consulte des docteurs, je consulte plusieurs « dialect coaches » pour comparer leurs diagnostics. La réponse n’est pas négative, mais cela représente un travail titanesque. Je n’ai plus l’accent français, mais j’ai quand même un accent. Dans le prochain James Gray, où j’ai le rôle principal, je joue une immigrée polonaise dans le New York des années 1930. Je parle donc anglais avec un accent polonais, langue extrêmement compliquée à apprendre. Ça m’a donné des vertiges, littéralement.

Depuis La Môme, vous avez tendance à disparaître derrière vos personnages, leur costume et coiffure d’époque, leur langue… Est-ce votre souhait ?
Plus c’est loin de moi, plus je me sens à l’aise. J’aime créer de toutes pièces mes rôles, m’effacer au maximum. Pourtant, même La Môme ne m’efface pas entièrement… Sur le tournage des Petits Mouchoirs, où je joue une jeune femme d’aujourd’hui, je me suis d’abord acharnée à trouver une voix et une manière de bouger complètement différentes des miennes. Mais ça ne marchait pas, il m’a fallu rester le plus naturelle possible. A l’arrivée, je vois à l’écran des choses que je sens être de moi, rien que de moi, et c’est insoutenable. Sans doute parce que je ne me trouve pas assez intéressante.

La plupart des acteurs ne puisent-ils pas en eux-mêmes ce qu’ils expriment ?
Pas moi. Se servir de sa propre histoire pour accéder à telle émotion, je trouve ça dangereux. Je sais que c’est une ­méthode qui a fait ses preuves. Mais si je réveille des souvenirs douloureux, qu’est-ce que j’en fais quand je rentre le soir, après le tournage ? Je préfère chercher ce qu’il me faut dans le personnage et dans la fiction.

L’Amérique dans votre filmographie, c’est aussi l’expérience du blockbuster, de la superproduction à effets spéciaux. Comment y trouvez-vous vos marques ?
Les deux très gros films dans lesquels j’ai joué — Inception, et maintenant Batman — sont signés Christopher Nolan, une exception à Hollywood : il travaille de manière familiale et il écrit lui-même ses scénarios. Du coup, je ne me suis jamais sentie écrasée par une grosse machine, mais au contraire regardée avec la même douceur que par Michael Mann. On m’a proposé d’autres blockbusters, que j’ai refusés, car j’ai senti que ce n’étaient que des films de producteur, que le réalisateur laisserait les acteurs se débrouiller. Moi, je ne suis pas assez bonne pour me débrouiller toute seule.

Un mot sur vos propos étranges au sujet du 11 septembre 2001, dans une émission de Paris Première, en 2007 ?
Oh, non ! Ça faisait longtemps… Pour résumer depuis le début, j’ai eu la maladresse et la stupidité d’aborder les théories du complot dans un entretien dont ce n’était pas le sujet. J’ai parlé du droit de chacun à s’interroger sur les zones d’ombre de tout événement relaté par les médias et les gouvernements. Le fait d’en parler ne signifie pas que j’adhère à ces théories. Plusieurs journaux ont repris ça juste après mon oscar, en me prêtant des opinions que je n’ai pas. Est-ce que je crois que l’homme n’a jamais marché sur la Lune ou qu’il n’y a pas eu d’attentats terroristes le 11 Septembre, comme on l’a lu un peu partout ? C’est tellement aberrant et risible ! Cette histoire m’a davantage poursuivie en France qu’aux Etats-Unis : ils se sont juste foutus de ma gueule sur la chaîne conservatrice Fox News, ce qui ne m’a pas dérangée plus que ça…

Vous êtes déjà arrivée bien au-delà de vos rêves de jeune comédienne. Et maintenant ?
C’est vrai que jamais je n’aurais ima­giné travailler avec Woody Allen ni jouer avec Daniel Day-Lewis, Leonardo DiCaprio et Johnny Depp. Des actrices européennes qui font carrière à Hollywood, il y en a toujours eu, d’Ingrid Bergman à Audrey Hepburn, en passant par Sophia ­Loren. Mais des Françaises, assez peu, et en ce moment, c’est notre tour : regardez Léa Seydoux dans Mission : Impossible 4, ou Eva Green dans Dark Shadows – elle tourne davantage aux Etats-Unis qu’en France. Je me dis que tout est possible, tout, et mon désir est intact. Sur le tournage de Batman, j’ai eu pour partenaires tour à tour Gary Oldman, Morgan Freeman, Christian Bale, et c’était toujours trop court, trop peu. J’en veux encore.

Marion Cotillard : rencontre avec l’actrice de choc

de Elle / par Anne Diatkine

Stupéfiante, bouleversante… Dans « De rouille et d’os », le nouveau film de Jacques Audiard, Marion perd ses jambes et trouve un rôle à sa démesure. Rencontre.

Un vent frais anime la rue New-Yorkaise
Les chapeaux s’achètent et s’envolent, les écharpes se nouent et les pulls s’empilent à mesure qu’on descend Broadway, à Manhattan, jusqu’au grand studio où est photographiée notre star internationale Marion Cotillard. On reconnaît une actrice importante à la nuée qui s’affaire autour d’elle au moment du maquillage : la belle Marion disparaît derrière la petite foule qui entoure la loge de fortune, cloisonnée par une rampe de robes Dior, forcément. « No, no, no », chante Amy Winehouse. On attend, on attend, telle la femme du régisseur dans « La Nuit américaine », de François Truffaut, sans tricot, mais avec « Un goût de rouille et d’os », de Craig Davidson, sous les yeux. Dans ce livre, quelques nouvelles ont servi de fil conducteur au nouvel opus de Jacques Audiard, dont la projection de gala à Cannes en sélection officielle est grandement attendue, ainsi que la sortie en salles jeudi prochain. L’actrice y incarne, au côté de l’excellent Matthias Schoenaerts, une dresseuse d’orques. C’est peut-être le plus beau rôle de Marion Cotillard : émouvante et sensuelle quand elle incarne une femme aux membres dévorés, sur un fauteuil roulant. Son personnage tient de l’anti-Piaf : la peau de l’actrice est nue, le visage, le plus dégagé possible… enfin, on la voit. La réussite de son interprétation tient aussi à ce que Marion Cotillard ne transforme jamais son personnage en victime. Alors qu’elle joue une beauté interchangeable au début, elle resplendit de plus en plus au fil de l’histoire. On sort du film lessivé. Tout à nos rêveries, on ne voit pas d’artifice : le plus beau bébé du monde se fraie un passage dans les bras de sa grand-mère. Chacun laisse tomber son livre, son portable, son stylo, son ordinateur… Marion, au maquillage, se lève pour danser avec son bébé. Il rit. Il est adorable et, dans ce rôle, Marion ne joue pas, elle est vraiment elle, enchantée par son petit garçon de 11 mois, et on la comprend. « Il m’a transmis son calme. Avec lui et depuis la grossesse, je suis enfin apaisée et heureuse. » On ne s’est pas encore dit bonjour, mais l’essentiel, peut-être.

La séance photo a commencé sous le tube de Pierre Perret
« Ouvrez, ouvrez la cage aux oiseaux. Regardez-les s’envoler, c’est beau. Les enfants si vous voyez des p’tits oiseaux prisonniers, ouvrez-leur la porte vers la liberté. » La séance photo a commencé sous le tube de Pierre Perret, qui sied bien à l’actrice. Jean slim, talons vertigineux et chemisier rose fuchsia, dans la vraie vie, si elle existe, Marion serait plutôt confort, ballerines et peau transparente. On imagine même que, malgré son oscar et sa myriade de récompenses, l’actrice sait se rendre invisible dans les rues des grandes villes afin que les herbes folles de ses jardins secrets ne soient jamais piétinées. Entretien.

ELLE. Qui est Stéphanie, votre personnage dans « De rouille et d’os » ?
Marion Cotillard.
C’est une femme qui s’est laissé envahir par une certaine dureté, jusqu’à ce qu’une rencontre réveille sa lumière. Au début du film, elle est bardée de protections. Le destin lui envoie un homme pas policé. A priori pas fait pour elle, mais ils vont se révéler l’un à l’autre. C’est un film sur la force que donne l’amour.

ELLE. Dans le film de Jacques Audiard, certains de vos partenaires sont des orques. Elles jouaient bien ?
Marion Cotillard.
Leur puissance est magnifique. Néanmoins, jouer leur dresseuse était très particulier, car je ne tolère pas qu’on enferme les animaux. Il faut savoir que je ne vais jamais au zoo ni même visiter un aquarium. Même si je savais à quoi j’allais être confrontée, j’ai vraiment joué, au départ, contre mes convictions.

ELLE. Comment avez-vous fait ?
Marion Cotillard.
Le tournage a commencé après une très courte période de préparation ; je venais de terminer un film américain. En plein jet lag, et dans cet état de fragilité, j’avais très peur de ne pas être à la hauteur. Je suis arrivée sur le tournage à l’heure du show dans le Marineland. Face au spectacle de ces bêtes si obéissantes, je me suis mise à pleurer. Et lorsque Katia, la coach, s’est tournée vers moi, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire l’horreur que l’enfermement des animaux m’inspire.

ELLE. Avez-vous réussi à modifier votre regard ?
Marion Cotillard.
Je ne voulais surtout pas que Katia pense que c’était un manque de respect pour son travail. Au fil du tournage, on est devenues très copines. Et on s’est toutes les deux avoué récemment que, le premier jour, on avait cru qu’on n’y arriverait jamais.

ELLE. Stéphanie perd ses jambes, dévorées par les orques. Le fi lm parle aussi de la manière dont on transforme une blessure. Comment joue-t-on une femme mutilée ?
Marion Cotillard.
Déjà, on ne bouge pas, ça aide ! Mais cette absence de membres n’est pas que physique. Avant l’accident, Stéphanie était plongée dans un état où elle n’avait plus conscience de grand chose. Grâce à son accident, elle devient capable d’aimer et non plus seulement d’être admirée ou de susciter le désir, ce qui la remplit de manière tellement plus intense. Avoir ou non des jambes devient alors presque anecdotique.

ELLE. Dans un beau livre, « Ils ne sont pour rien dans mes larmes », Olivia Rosenthal demande à différentes personnes quel film a changé leur vie. Vous pourriez répondre à cette question ?
Marion Cotillard.
« Rangoon », de John Boorman, qui évoque le destin d’Aung San Suu Kyi et de la Birmanie. Je l’ai vu à sa sortie, en 1995, et j’ai compris qu’on n’avait pas le droit, en démocratie, de ne pas s’informer. Ne pas savoir, alors qu’on en a les moyens, c’est cautionner les dictatures. Depuis, je lis les journaux.

ELLE. Vous venez de tourner à New York « Low Life », de James Gray, où vous interprétez une prostituée polonaise. Vous vous apprêtez à jouer dans le prochain film de Guillaume Canet, toujours à New York. Aimeriez-vous vous y installer en famille, avec Guillaume et Marcel, votre fils ?
Marion Cotillard.
J’adore cette ville, et elle a été fondamentale dans ma vie professionnelle. C’est ici que j’ai tourné « Nine », c’est ici que je me suis lancée dans la course aux oscars et c’est ici que je suis venue, très jeune, faire un stage d’immersion totale chez Berlitz… Mais il n’en est pas question. La France me manque.

ELLE. Quel quartier préférez-vous ?
Marion Cotillard.
Il y en a plusieurs, mais je dirais Chelsea. J’adore me promener sur la High Line, cette ancienne voie de chemin de fer en hauteur, transformée en jardin potager grâce, notamment, à Diane von Furstenberg. C’est une ville qui concilie la quintessence de l’urbain et le goût de la nature, car celle-ci y reprend sans cesse ses droits. On y sent l’air de l’océan et la douceur des parcs, plus vastes qu’à Paris.

ELLE. Est-ce qu’on se sent plus libre dans une langue étrangère ?
Marion Cotillard.
Oui, il y a une forme de liberté et de jubilation. Je suis beaucoup plus directe, car j’ai moins de vocabulaire. Étrangement, certaines épreuves ne le sont plus lorsqu’elles ont lieu en anglais. Alors que je suis phobique du petit écran en France, être interviewée en anglais pour une télé américaine est presque amusant.

ELLE. Lisez-vous sur les tournages ?
Marion Cotillard.
Non, je n’ai pas la concentration requise pour d’autres fictions que la mienne ! En revanche, le soir, à l’hôtel, oui. Je suis toujours entre plusieurs livres : en ce moment, je lis « Rien ne s’oppose à la nuit », de Delphine de Vigan. Et, en même temps, des conférences de Lévi-Strauss, ainsi qu’un livre de méditation. Et une biographie de Christian Dior. Au-delà de la fierté que j’éprouve à travailler pour cette maison, je découvre un homme d’une gentillesse étonnante.

ELLE. Pourquoi un livre zen, vous méditez ?
Marion Cotillard.
J’aimerais tellement, mais je n’y parviens pas encore. Même le yoga m’ennuie.

ELLE. Quel sport ne vous ennuie pas ?
Marion Cotillard.
La danse. C’est la manière la plus ludique de bouger et, pour moi, qui déteste parler, une forme de communication qui me ravit.

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