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Marion Cotillard : “Je suis une anthropologue des émotions”

Marion Cotillard : “Je suis une anthropologue des émotions”

Elle est époustouflante dans “Deux Jours, une nuit”, le très beau film de Jean-Pierre et Luc Dardenne en compétition à Cannes. L’actrice, qui met la barre toujours plus haut, mérite plus que jamais un Prix d’interprétation. On vote pour.

Vous rêviez de tourner avec les frères Dardenne. Comment avez-vous réussi ?
Marion Cotillard : J’avais un immense désir de travailler avec eux mais, pour moi, ils étaient inaccessibles. Ils ne tournent pas avec tout le monde, encore moins avec des acteurs connus et marqués dans la tête des gens par d’autres rôles. Quand ils m’ont proposé ce film, j’étais très surprise et si heureuse que j’ai eu du mal à y croire.

La première image du film vous montre de dos, répondant au téléphone. On comprend immédiatement que cette femme va mal. C’est inouï !
Marion Cotillard : Ce qui m’intéresse, en tant qu’actrice, c’est de travailler le personnage. Sandra que je joue ne peut pas avoir la même démarche et la même façon de se tenir que moi, nous ne sommes pas les mêmes et notre intimité rejaillit forcément sur notre attitude. On peut en savoir beaucoup de quelqu’un sans qu’il ouvre la bouche, juste en regardant sa manière de se comporter physiquement. Ce travail est vraiment quelque chose que j’aime faire. C’est une sorte de construction intérieure, on comble les vides, on retranscrit physiquement tout ce qu’on ignore du personnage. Je me suis inventé tout ce qu’on ne voit pas dans le film. Les frères Dardenne m’ont offert le rôle d’une femme qui est tellement loin de ma personnalité que je ne la connaissais pas et je suis partie à sa rencontre.

C’était un nouveau défi ?
Marion Cotillard : J’aime les personnages qui sont loin de moi, ça me permet d’explorer l’inconnu. C’est ce que je cherche dans les films que je choisis. Explorer un terrain nouveau qui va m’en apprendre un peu plus sur l’humain. Quand cet esprit de solidarité existe, tout le monde en sort grandi. La solidarité, c’est une des plus belles choses. Je fais ce métier parce que l’humain me passionne.

Sandra sort d’une dépression. Est-ce un état que vous avez connu ?
Marion Cotillard : C’est une maladie qui reste taboue. Des gens ont du mal à comprendre ce que c’est et portent des jugements. Certains diront : « Elle pourrait se mettre un coup de pied aux fesses ! Essayer d’être plus positive ! » Mais quand on est en dépression, tout est une montagne. Je suis quelqu’un de très combatif. Je n’ai jamais fait de « vraie » dépression. Je l’ai frôlée à certaines périodes de ma vie. Ça n’a pas duré très longtemps, mais j’ai compris ce que c’était de ne plus avoir goût à rien. Et quand c’est le cas, on n’est pas capable de se mettre un coup de pied aux fesses pour aller voir ses copains. C’est très compliqué d’en sortir.

On a envie d’aider cette femme, d’être à son côté. Elle est touchante…
Marion Cotillard : Oui, elle s’est sortie de cette dépression. Elle se relève, et puis elle doit subir un nouveau coup dur. Elle est licenciée un vendredi et va se battre le temps d’un week-end pour sauver son travail. En contrepartie de son départ, le directeur de cette petite usine promet une prime de 1 000 € aux ouvriers. Elle doit donc persuader un à un ses collègues de renoncer à cette somme. En même temps, avec les gens qui l’entourent et par la force qu’elle a en elle, elle va devenir une héroïne et surmonter tout ça. Les gens ne la laissent pas tomber bien qu’elle-même veuille parfois abandonner. Les personnages autour d’elle sont magnifiques.

Cette femme a deux enfants et un mari merveilleux, qui l’épaule jusqu’au bout !
Marion Cotillard : Oui, il l’aime d’un amour inconditionnel.

Elle a des principes et reste droite…
Marion Cotillard : Oui. Elle va se confronter à toute la misère des autres, sans que ça soit jamais misérabiliste. Elle ne juge jamais, même si parfois elle est en colère. Elle se sent inutile et se dit que personne n’a pensé à elle. C’est terrible de ne plus avoir de raison de vivre ! Je me suis sou- venue d’un fait divers, une employée s’était suicidée et avait laissé une lettre dans laquelle elle disait qu’elle se sentait « inutile » et qu’il valait mieux qu’elle parte. J’ai essayé de comprendre ce sentiment. Quand le film des Dardenne est arrivé, j’ai pensé que ce n’était pas un hasard si j’avais eu cette réflexion quelques mois plus tôt. Les sujets des frères Dardenne sont toujours très forts, en prise avec la société, mais ils savent les rendre très cinématographiques.

Qui fait quoi sur le tournage ? Jean-Pierre et Luc ont-ils chacun un rôle précis ?
Marion Cotillard : Ils se complètent totalement. Ils en parleraient mieux que moi, mais il y a une espèce d’osmose dans leur façon de travailler. Chacun fait tout. Je ne me suis jamais sentie aussi proche et autant en harmonie sur un plateau avec des réalisateurs. Je qualifie cette relation d’idyllique. C’est tout ce dont j’avais toujours rêvé dans une relation d’acteur à metteur en scène. Ils ont un niveau d’exigence tellement élevé. Ils travaillent énormément les détails, cela donne quelque chose d’authentique. Ensemble nous sommes allés au plus profond dans le jeu pour chercher l’authenticité qu’on retrouve dans tous leurs films.

On oublie que vous êtes Marion Cotillard. Vous ne jouez pas, vous êtes Sandra…
Marion Cotillard : C’est ce que je voulais atteindre. Je ne sais pas ce que l’on perçoit de moi. Je vois ou j’entends parfois des choses qui sont tellement loin de la réalité. Je ne m’attache pas à ces histoires d’image. Je ne désire pas qu’on m’oublie, j’essaie de devenir la personne que je dois incarner. Je joue sur la respiration, je trouve le corps et la voix de « l’autre ». Je ne veux pas disparaître, mais me transformer.

Vous prenez un très léger accent. Vous devenez un peu une « spécialiste »…
Marion Cotillard : Ça, c’était « le » risque. Je sortais de l’accent polonais de The Immigrant de James Gray et de l’accent italien de Blood Ties, le film de Guillaume Canet. Une des premières choses que les Dardenne m’ont demandées était d’effacer mon accent français. Je me suis interrogée sur ce que cela signifiait ! Je me suis donc dit qu’il fallait que je me fonde dans Seraing, en Belgique. Mais il était également hors de question de prendre un accent belge. J’étais donc face à une difficulté, n’y croyant pas moi- même. Il fallait que je trouve une teinte, une manière de dire les mots. Les mois de répétition m’ont bien sûr été très utiles. En étudiant la manière de parler des Belges, j’ai attrapé des petites choses qui me semblaient être « mesurées » et ne donnaient pas l’impression de trop en faire. Quand j’ai vu le film, c’était mon plus grand stress d’entendre cet accent que j’avais créé à l’écran. J’ai essayé de faire le plus sobre possible. J’ai beaucoup écouté parler Fabrizio Rongione, mon partenaire dans le film, et les enfants qui jouent avec nous. Au fil du temps, c’était devenu naturel quand j’étais dans le personnage. Je me souviens, sur le tournage, les frères me disaient parfois : « Là, tu fais trop l’accent liégeois ! » Du coup, je savais qu’il fallait que je le gomme, mais en même temps j’étais contente ! Ce n’est pas comme s’ils m’avaient dit : « Mais Marion, c’est quoi, cet accent ? C’est un accent belge ? »

Deux Jours, une nuit a été entièrement filmé en Belgique ?
Marion Cotillard : Oui, à Seraing. Là où ils tournent tous leurs films. C’était merveilleux, j’avais l’impression d’entrer dans un décor de cinéma. J’ai vu et adoré tout ce qu’ils ont réalisé. Ils ont réussi l’exploit de tourner des histoires complètement différentes les unes des autres, et tout ça dans la même ville, celle où ils sont nés. Ce sont des puits d’imagination. Pour moi, les Dardenne, ce n’est pas du cinéma d’auteur. Un jour, en répétition, ils se sont retournés vers moi et m’ont dit : « Nous, on parle toujours des spectateurs. » Je leur ai répondu : « Vous ne pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir. Le peu de fois où j’ai essayé d’évoquer le spectateur avec d’autres réalisateurs, on m’a envoyé bouler. » Pourtant, on fait quand même les films pour eux. Moi, je ne m’en fous pas ! Chez les frères Dardenne, quand le spectateur pense avoir compris quelque chose, il découvre un monde en réalité complètement différent. C’est magique et c’est ce qu’on veut au cinéma !

Malgré la gravité de la situation, Deux Jours, une nuit est un film positif…
Marion Cotillard : Oui, c’est un peu contre l’injustice sociale : Sandra se bat et se débat, puis en ressort grandie. C’est lumineux. Quelle que soit l’issue, qu’elle garde ou non son travail, on devine que, de toute façon, elle est sauvée.

Vous avez vu le film ? Qu’en pensez-vous ?
Marion Cotillard : C’est toujours étrange le premier visionnage. Il y a trop de stress, trop de peur. La première fois que je vois les films dans lesquels je joue, je n’arrive pas à les « regarder » tels qu’ils sont vraiment. J’ai besoin d’une seconde fois pour vraiment m’en imprégner. C’était un film sur lequel on a pris des risques. Chaque scène est en plans-séquences. A la première vision, j’ai les yeux brouillés, les oreilles qui chauffent

Vous êtes, cette année encore, en compétition à Cannes. Vous y étiez pour De rouille et d’os, de Jacques Audiard, il y a deux ans, The Immigrant, de James Gray et, hors compétition, Blood Ties, de Guillaume Canet, l’année dernière. Vous aimez ce Festival ?
Marion Cotillard : J’ai pris un abonnement pour le Festival de Cannes ! Je n’étais jamais allée en compétition avant le film de Jacques Audiard. Là, ça fait trois ans de suite que j’y suis. Je le vis extrêmement bien. Le Festival a pris une autre dimension pour moi, qui était finalement sa vraie dimension. Quand j’ai monté les marches à Cannes au côté de Jacques, j’ai eu l’impression que c’était la première fois. J’ai une émotion sincère chaque fois. Je suis émue de participer à ce Festival où il s’est passé tellement de choses. Ça reste quand même un endroit où les films, qui n’ont pas forcément de visibilité, trouvent une vitrine. Je suis très fière d’y aller pour la troisième fois consécutive.

Le Prix d’interprétation est un des rares qui vous manque. Vous le méritiez tant pour De rouille et d’os
Marion Cotillard : Il ne faut pas faire les films pour ça. Le plus important, c’est que le film soit vu et apprécié. C’est un jury, ce sont aussi des questions de goût. Ce n’est pas comme s’il y avait des milliers de personnes qui votaient, ils ne sont que sept.

Cannes, c’est aussi une façon de marquer l’anniversaire de votre fils, Marcel, né en mai 2011 !
Marion Cotillard : C’est super ! C’est le bordel, mais c’est super ! C’est drôle : la première fois où je devais monter les marches du Festival de Cannes, en sélection officielle, pour Midnight in Paris de Woody Allen, j’étais enceinte et je n’avais pu y assister. Depuis, je suis nominée tous les ans.

Vous venez de terminer le tournage de Macbeth en Ecosse…
Marion Cotillard : C’est le film le plus difficile de toute ma carrière. Je ne sais pas trop quoi en dire pour l’instant. Le niveau de difficulté m’a paru presque insurmontable. Souvent, en interview, on me dit : « Vous aimez relever des défis avec les films que vous choisissez de tourner ! » Avant, je répondais non. Sur le tournage de Macbeth, je me suis demandé si finalement les journalistes n’avaient pas raison et si je ne me lançais pas inconsciemment des défis. Je ne pouvais pas faire de choses aussi dures. C’était fou de complexité. J’espère ne pas avoir choisi quelque chose finalement de trop ardu pour moi.

Vous avez toujours été très exigeante…
Marion Cotillard : Oui, c’est vrai… Comme je vous l’ai dit, je ne vois pas les films comme des « challenges ». Je n’y vais pas en me disant que je vais relever un défi. Mais finalement, je me demande s’il n’y a pas un peu de ça. Je passe des centaines d’heures avec des coachs pour prendre des accents. Ils m’aident à comprendre les textes en anglais, comme pour Macbeth parce que l’anglais de Shakespeare est très littéraire. Ça génère un stress qu’il faut accepter. J’ai eu du mal à gérer la pression sur Macbeth. Trop de stress tue un peu le plaisir. Quand je joue, j’ai envie d’avoir du plaisir. Je sais que je serai contente de l’avoir fait quand je l’aurai vu, et quand j’aurai apprécié ma prestation. Je ne veux pas juste fournir un travail « correct », je suis très exigeante avec moi-même, et je suis dure dans mes jugements. Même la plus mauvaise critique qu’on pourra m’adresser sera très au-dessous de la façon dont je peux juger moi-même mon travail.

Après ces performances, vous avez envie de vous tourner vers quel type de rôle ?
Marion Cotillard : Je n’ai aucun projet. Je crois que ce sera ma première vraie pause. Quand je fais un film, je vis avec le personnage que je joue. Là, je ressens le besoin de souffler. Surtout après ces deux films.

Combien de temps vous faut-il pour parvenir à sortir d’un rôle ?
Marion Cotillard : Ça dépend. Sur la Môme, j’ai eu une expérience assez particulière. Je me suis aperçue que le personnage ne me quittait pas, et ce, pendant des mois. J’ai cherché des moyens de laisser aller Edith Piaf. Maintenant, je suis assez bien rodée, j’ai trouvé des astuces. A la fin du tournage des frères Dardenne, je pensais être sortie du rôle : j’avais retrouvé mon fils, ma vie de famille. Mais je me suis rendu compte qu’il y avait un vrai nettoyage à faire. Il me faut une étape où je dois le « laisser partir », de la même manière que je l’ai laissé « entrer » auparavant. Je les aime, ces personnages, je m’attache à eux. Ils m’émeuvent.

Finalement, vous avez la chance d’avoir des milliers de vies…
Marion Cotillard : C’est vrai que je ne m’ennuie pas ! Je me suis toujours considérée comme une espèce « d’anthropologue des émotions » et j’adore ça. Sinon, je ne pourrais pas le faire, on ne s’épargne pas. J’aime l’humain à un point que ça me donne envie d’aller le découvrir.

Ce qui explique aussi votre engagement en faveur de l’environnement et votre enthousiasme pour Pierre Rabhi…
Marion Cotillard : Oui ! Tous ces humanistes… Je pense que nous allons évoluer vers cette conscience, cette manière de protéger ce que nous sommes. Nous subissons un rythme de cheval fou lié à la société de consommation, à la productivité… Mais le monde ne tiendra pas comme ça. On le voit bien : en 2014, rien qu’en France, des gens crèvent encore la dalle. C’est bien une preuve que l’humain n’a pas évolué. Tout le monde sait que ce n’est pas normal. On a assez de richesses pour faire vivre la terre entière. Nous sommes partis dans un système complètement ahurissant. J’aime les gens qui détiennent une sagesse. Je ne sais pas où ira l’humanité, mais moi, j’ai foi en l’humain et je pense que, par nécessité, on ira vers cette conscience. Ça serait intéressant de jouer un personnage qui est à la tête d’une multi- nationale… ça me rendrait sûrement dingue. Je ne sais pas si j’en serais capable. En même temps, j’aimerais bien « visiter » l’esprit d’une personne qui pense que les OGM vont sauver le monde, alors que pour moi c’est complètement l’inverse… C’est absurde et criminel. Ça me fascine presque. L’humain est vraiment incroyable. Il a encore tant à me montrer !

Marion raconte Cotillard

Marion raconte Cotillard

Elle est magistrale dans Deux jours, une nuit, le thriller social des frères Dardenne présenté en sélection officielle au Festival de Cannes. Confidences d’une star des performances, militante écolo, égérie Dior…

Une fin d’après-midi près de Saint-Germain-des-Prés, lady Oscar, simple et nature comme une “fille d’à côté”, raconte pour L’Express Styles ses vingt années de cinéma, ses rêves réalisés et ce nouveau film, Deux Jours, une nuit, de Jean-Pierre et Luc Dardenne (La Promesse, Rosetta), qu’elle porte de bout en bout. Marion Cotillard incarne Sandra, une mère de famille, ouvrière dans une usine de Seraing (Belgique), menacée de perdre son emploi. Ses 16 collègues ont le choix entre empocher une prime et entériner son licenciement ou y renoncer afin qu’elle garde son travail. Sandra a un week-end pour les convaincre un par un de voter pour son maintien. Dans ce film où elle est de tous les plans, Marion Cotillard est bouleversante. Ecoutons-la.

Deux Jours, une nuit était un film risqué

Tout comédien aspire à se dépasser et, pour cela, tourner avec les Dardenne est un terrain de jeu formidable. A la lecture du scénario, j’étais emballée de me lancer dans un film où l’on a souvent les mêmes dialogues à jouer, mais avec des nuances, avec les montées et les descentes émotionnelles du personnage. Quand ils m’ont annoncé qu’ils allaient tourner ces scènes par plan-séquence, c’était un autre risque. On a répété durant un mois dans les décors avec les acteurs, avec les costumes, pour chercher la mise en place. Une des premières choses qu’ils m’ont demandées a été de perdre mon accent parisien mais sans pour autant prendre un accent belge. Alors, je me suis mise à écouter, à disséquer. J’ai essayé de trouver un rythme, une musicalité, une teinte.

Les chansons de Goldman m’ont aidée à construire mon personnage

Le travail initial que j’entreprends au moment d’aborder un rôle, c’est de faire le vide à l’intérieur de moi. Des choses surgissent, et je les garde généralement lorsque j’en suis à cette étape disponible, car cela signifie qu’elles vont m’aider à extérioriser mes émotions. C’est un de mes moments préférés. Dans mon scénario intérieur, j’ai ainsi découvert que Sandra était fan de Jean-Jacques Goldman, et je me suis passé ses chansons pendant trois mois. Ses textes ont déclenché une partie de la biographie du personnage. Goldman m’est devenu très familier, moi qui écoute surtout de la musique anglo-saxonne.

Sandra est une véritable héroïne contemporaine

Elle s’est sortie d’une dépression, pensant avoir surmonté toutes les épreuves, et doit faire face à la plus grande: ne pas sombrer à nouveau. C’est une véritable héroïne de notre époque, où l’injustice est devenue banale, où la dépression est mal vue, jugée mystérieuse, négative. Sandra a une vie assez simple et, comme nous tous, une immense complexité en elle. Qui d’entre nous atteint sagesse et plénitude, surtout dans la société actuelle? Explorer une partie de l’humain inconnue de soi à travers un personnage grandit. Je n’ai pas traversé de dépression, même si je m’en suis parfois approchée. J’ai une passion pour l’humain. C’est pour cette raison que je pratique ce métier.

J’ai toujours réfuté le mot “challenge”

Quand on me parlait de mes prestations en ces termes durant des interviews, je répondais toujours, et encore récemment, que je ne voyais pas les films ainsi. Mais à force de choisir des rôles tellement compliqués, je me suis demandé si je ne répondais pas à côté. Si je n’avais pas besoin de me prouver à moi-même -et peut-être aux autres- ma capacité à réussir l’impossible. Jouer dernièrement Lady Macbeth (de Justin Kurzel, avec Michael Fassbender) dans l’anglais de Shakespeare a été l’expérience la plus difficile -je ne trouve pas de mot plus fort- et éprouvante de ma carrière. Jamais, jamais je n’ai travaillé autant et dans une langue si magnifique avec tous ses doubles, ses triples sens.

Mes débuts remontent à vingt ans déjà

J’ai vécu ce dont je rêvais quand je voulais devenir comédienne. A l’intérieur de ce rêve qui en englobe beaucoup d’autres, il y avait celui d’investir des univers complètement opposés les uns aux autres. Après celui, naturaliste, des frères Dardenne, après Lady Macbeth, enraciné dans l’Angleterre de 1040, je serai une fois encore la Jeanne d’Arc d’Honegger et de Claudel, que j’ai déjà interprété deux fois en oratorio (en 2005 et 2012), mais cette fois-ci dans une version mise en scène. Cette pièce allie les deux choses les plus importantes de ma vie: le jeu et la musique.

Je ne suis pas une personne très expansive

Vers 2001, j’ai voyagé seule en Inde et j’ai rencontré un homme qui m’a hébergée et avec qui j’ai eu de longues discussions sur l’ambition, qui me semblait être un défaut. Je m’interrogeais sur ce besoin de reconnaissance alors que je n’étais pas une personne très expansive dans la vie et je ne le suis toujours pas. Par exemple, dans ma bande d’amis, certains ont davantage des personnalités de meneur. Moi, je ne cherche pas à être le centre de l’attention. Cet ami indien m’a simplement dit: “Si tu n’acceptes pas ce besoin d’être regardée, connue et reconnue, et admirée -aujourd’hui, encore cela m’écorche la bouche de dire ces mots à mon propos- eh bien, rien ne se débloquera jamais”. Petit à petit, j’ai décidé d’admettre et d’accepter ce besoin de reconnaissance.

Après Jeux d’enfants (2003), j’ai voulu tout arrêter

J’étais une comédienne qui travaillait, même si, pour être tout à fait honnête, j’avais envie de beaucoup plus. J’avais envie de La Môme, d’un rôle qui me transporterait -il m’a d’ailleurs transportée plus loin que je n’aurais imaginé. Je me souviens que j’avais un peu honte de vouloir davantage alors que certains acteurs n’avaient rien. Je désirais collaborer avec les cinéastes qui m’avaient fait rêver. Jusque-là, j’avais tourné avec des gens géniaux, mais que je découvrais en même temps que tout le monde. Je sentais que j’étais en train d’égratigner mon rêve, et comme je ne peux pas rester dans une position d’attente et d’espoir déçu, je me suis dit qu’il valait mieux couper net et me consacrer à mes autres passions. Et puis est arrivé un dernier rendez-vous, c’était avec Tim Burton, pour Big Fish.

L’écologie est l’un de mes combats

J’ai rencontré les gens de Greenpeace à un moment où je me sentais très seule avec mes croyances. Ils parlaient le même langage que le mien, enfin celui que j’avais envie d’entendre. J’aimerais m’investir davantage pour Greenpeace, mais je pense que pour être pris au sérieux, il faut se consacrer entièrement à une cause, comme Audrey Hepburn l’a fait. Tout ce que j’ai amassé d’idées, de connaissances, de projets autour de l’écologie est présent en moi et, un jour, je le ferai exister.

Etre glamour fait partie du jeu d’actrice

Cela me plaît de pouvoir jouer avec cette image, même si, parfois, elle me paraît étonnante. Le symbole du glamour, pour moi, c’est Greta Garbo. Ma mère l’adorait, il y avait un livre sur elle à la maison, on regardait ses films, La Reine Christine, La Dame aux camélias… Dans un autre genre, Louise Brooks a été l’une des premières stars à m’avoir marquée. Petite, j’avais même sa coupe de cheveux. Pour moi ces comédiennes symbolisaient la classe, le mystère vibrant et un côté avant-gardiste. Les visionnaires m’impressionnent.

Mon aventure avec Dior est très créative

Avant, la mode était un domaine complètement inconnu pour moi. En entrant dans la maison Dior, j’ai rencontré un artiste, John Galliano, découvert des créateurs. Ma collaboration a commencé par un projet cinématographique: des cinéastes allaient raconter avec moi une histoire de l’esprit Dior. J’ai d’abord demandé à Olivier Dahan (La Môme). Puis j’ai proposé le nom de David Lynch en n’y croyant pas beaucoup. Il a accepté. Enfin, j’ai rencontré une de mes idoles absolues, John Cameron Mitchell, qui a signé Hedwig and the Angry Inch (l’histoire d’une rockeuse transsexuelle), un de mes films cultes. Au fil des clips, j’ai imaginé des dessins animés pour lesquels j’ai écrit des chansons, on a réalisé des web-doc… C’est une aventure franchement créative.

Je recommande à tous la lecture du discours d’Harold Pinter

Je suis subjuguée par les gens qui savent écrire et exprimer leur pensée et leur vision du monde d’une manière brillante et fluide comme Harold Pinter [dramaturge le plus joué au monde, auteur du Gardien, du Retour, de Ashes to Ashes]. Je conseille à tous la lecture de son discours d’acceptation du prix Nobel de littérature, à Stockholm, en 2005. Cela s’appelle Art, vérité et politique. Tout est dit.

Marion Cotillard : vis ma vie à L.A.

Marion Cotillard : vis ma vie à L.A.

Ça ressemble à quoi, le quotidien d’une superstar frenchy à Hollywood ? A quelques jours de sa montée des marches à Cannes pour Deux jours, une nuit des frères Dardenne, elle se confie comme jamais à “Grazia”.

“Super, enfin de la presse écrite : pas de retouche maquillage ! Ça vous embête si j’enlève mes chaussures ?” Souriante, pétillante et relax en jean T-shirt, Marion Cotillard s’étend sur le canapé du Park Hyatt avant de lâcher, avec un petit sourire complice et taquin : “Ne vous inquiétez pas, je ne sens pas des pieds.” Elle qui a la réputation d’être distante en interview casse les a priori, les codes du glam et les conventions au premier contact. Il faut dire que Marion a tout du caméléon, capable de s’adapter à tous les styles, à la ville comme à l’écran. Pour preuve : Deux jours, une nuit, son prochain long métrage sélectionné en compétition au Festival de Cannes et signé par les frères Dardenne, porte-drapeaux d’un cinéma social vibrant et sans artifices.

100 % naturelle, tout en nuances (accent belge compris), l’actrice incarne Sandra, une épouse et mère de famille dépressive qui se bat pour sauver son emploi. Un rôle puissant et lumineux dont elle n’osait pas rêver. “Les Dardenne, pour moi, c’était inaccessible.” Sur le papier, un monde semblait en effet séparer l’actrice et égérie Dior des auteurs belges, plus accros aux acteurs anonymes qu’aux stars internationales. Mais, une fois de plus, Marion aura su se fondre dans le décor et abolir les frontières. Comédienne universelle, née en France, chérie par les Américains et adoptée par les Belges, elle se prête au petit jeu des différences entre Europe et États-Unis et partage avec les lectrices de Grazia un petit bout de son quotidien outre-Atlantique. Attention au jet lag !

Après Los Angeles, vous voilà à Seraing (Belgique), chez les Dardenne. Le choc culturel a dû être violent ?
Pas tant que ça : il y a des frites au menu dans les deux cas ! (Rires.) Plus sérieusement, quand on parle d’Hollywood, les gens pensent fric et glam. Et quand on évoque les Dardenne, ils pensent cinéma d’auteur gris, fauché et “chiant”. Mais ils ont tort dans les deux cas : les Dardenne, c’est palpitant et bourré de suspense. Et comme ils ne réalisent qu’un film tous les trois ans, ils se donnent les moyens humains et économiques de le faire bien ! A contrario, j’ai fait des films fauchés à Hollywood : The Immigrant, de James Gray, par exemple qui, contrairement aux apparences, a été tourné avec très peu d’argent.

En revanche, on a la sensation que les Américains vous glamourisent plus que les Européens au cinéma ?
C’est sans doute un amalgame entre l’image sur les tapis rouge ou sur les couvertures de magazine et mon métier d’actrice. Je ne trouve pas que la prostituée de The Immigrant ou la folle d’Inception soient hyper glam par exemple ! Et il faut se méfier des apparences : j’ai passé plus de temps entre les mains du coiffeur sur le tournage des frères Dardenne que sur beaucoup de films américains. Réaliser une queue-de-cheval mal faite mais raccord, tous les jours, c’est du sport.

A Hollywood, votre loge est-elle au moins plus grande qu’en Europe ?
(Rires.) Quand je fais Inception seulement ! J’avais un truc énorme, à échelle américaine, pour moi toute seule, hyper équipé. Mais, ça, c’est l’exception. Et je n’ai pas d’exigences de diva : du moment que je peux m’isoler pour me concentrer, tout me va. Le cagibi comme le semi-remorque !

Et pour la cantine sur les tournages, plutôt Hollywood ou Europe ?
Aucun des deux, si je peux éviter. Je mange bio, raisonné, local : j’aime savoir d’où vient ma nourriture et comment elle a été faite.

Justement, le bio, c’est plus développé aux États-Unis ?
En Californie, les gens ont une grande conscience écologique et luttent comme ils peuvent contre les décisions d’un pays pollueur. Paradoxalement, les magasins bio vendent aussi du non bio. Ce qui n’est pas le cas en France. Un bon point pour nous !

La nourriture française vous manque-t-elle quand vous êtes aux États-Unis ? Le fromage par exemple ?
Pas trop : j’ai mes dealers de fromages à Los Angeles. (Rires.) Je connais assez bien la ville pour savoir que je peux trouver à peu près n’importe quoi n’importe où. Par contre, le restaurant de mon ami Claude Colliot me manque. Une des premières choses que je fais quand je rentre, c’est manger chez lui. C’est mon petit rituel… et peut-être la meilleure façon de faire passer le jet lag.

Vous avez d’autres trucs pour survivre au décalage ?
Des lunettes de soleil pour cacher la misère. (Rires.) Mais il n’y a pas de secret : plus on voyage, plus on est fatigué !

Et que faites-vous en escale ou en salle d’embarquement ?
Je lis des scénarios, j’écoute de la musique, je m’ennuie et je râle quand il y a du retard.

Vous allez souvent aux États-Unis ?
C’est un peu ma deuxième maison !

Sur place, qu’est-ce qui vous manque le plus ?
Rien, si le tournage se passe bien. Et tout dans le cas contraire. (Elle éclate de rire.) Mes proches, mes potes, mon chez-moi, ma boulangerie, mes pantoufles… Dans ces cas-là, c’est le bad trip ! Mais, en général, je vis dans le moment présent et s’il est agréable, je profite.

Et vous regrettez Los Angeles quand vous rentrez ?
Bizarrement, oui, ça arrive. Surtout le côté grande ville dans une nature sauvage. Là-bas, j’aime résider dans une maison et avoir un raton laveur sur ma terrasse. Quoique… Le raton laveur, c’est mignon, mais quand ça saccage vos poubelles, c’est vraiment chiant ! (Rires.) En fait, ce qui me plaît surtout à Los Angeles, c’est la qualité de vie, l’énergie et les souvenirs que j’y ai.

Lesquels ?
La première fois que j’y suis allée, c’était pour la fin du tournage de La Môme. Ça peut paraître idiot mais j’ai senti que quelque chose m’attendait dans cette ville. Peu de temps après, il s’y est passé des tas de choses qui ont changé ma vie d’actrice, comme le jour où j’ai reçu un oscar. J’ai une attache très particulière à ce pays.

Vous y avez beaucoup d’amis ?
Mon frère vit à San Francisco et l’une de mes meilleures amies à Chicago. Je l’ai rencontrée grâce à Public Enemies. On m’a dit : “Tu vas avoir une assistante”, ce qui ne m’était jamais arrivé. Et j’ai dû faire des entretiens d’embauche : l’horreur ! Mais j’ai eu un énorme coup de cœur pour cette fille qui, depuis, est mon assistante américaine et une des femmes que je préfère au monde.

Vous pourriez vivre aux États-Unis ?
Oui, mais avec mon fils à l’école, ce sera plus difficile.

Mais il existe des écoles françaises…
Oui mais… non. (Rires gênés.) C’est génial pour apprendre la langue mais je voyage déjà tellement que je préfère qu’il ait des repères quand je ne suis pas là. Bref, question suivante ! (Elle pense déjà en avoir trop dit sur sa vie privée.)

En France, il y a le cliché du french lover. Et l’american lover, vous l’avez rencontré ?
Euh… non. (Elle éclate de rire.) Je ne suis pas dans une situation qui me donne envie de le tester. Moi, le lover américain, je ne l’ai croisé qu’au cinéma mais je demanderai à mes copines.

Quelle image les Américains ont-ils de vous : celle de la Française chic et romantique ?
Romantique, je ne sais pas. Exotique sûrement, à cause de l’accent. Et chic, c’est sûr, sans doute grâce à ma collaboration avec Dior. Pourtant, dans la vie, je suis plutôt madame Tout-le-Monde.

Et aux États-Unis, elle s’habille comment madame Tout-le-Monde ?
(Elle cache son visage dans ses mains.) Aïe, aïe, aïe, je n’y connais rien en mode américaine. Next question, please ! (Rires.)

Au quotidien, vous sentez-vous plus libre de vous balader en jogging à l’étranger ?
Euh, je me balade en jogging en France le week-end, le mardi, le jeudi… quand ça me chante en fait. Ça casse un peu le mythe, non ? (Rires.)

Disons que ce n’est pas très fashion police !
Peut-être mais c’est vachement confortable. On n’a pas trouvé mieux avec le pyjama !

Mais les paparazzis doivent moins vous griller là-bas ?
A Paris, je me fonds aussi très facilement dans la masse. C’était peut-être un peu plus simple il y a quelques années mais, dans l’ensemble, j’ai un certain talent pour jouer la femme invisible.

Les gens ne vous reconnaissent pas dans la rue ?
Si, un peu. Au supermarché, certains me dévisagent mais je ne suis pas certaine qu’ils m’identifient vraiment. Pour eux, je ne suis ni Nicole Kidman, ni Angelina Jolie.

Scarlett Johansson a dit des Parisiens qu’ils étaient impolis et grossiers…
Mais elle vit quand même dans la capitale : ça ne doit pas être si insupportable que ça.

Et vous, rien ne vous énerve chez les habitants de Los Angeles ?
Non, mais quelque chose me sidère : c’est la capacité des Américains à travailler tout le temps. Ce sont des machines de guerre. Quand je prononce le mot “vacances” devant mon attaché de presse ou mon agent américain, ils sont sous le choc. J’ai presque l’impression d’avoir dit un gros mot !

Et vous en prenez souvent, des vacances ?
Hélas, non. S’il y a une chose qui m’a contaminée aux États-Unis et dont j’aimerais me débarrasser, c’est ça : je ne sais plus m’arrêter.

Histoire de rendre la pareille à Scarlett, vous ne trouvez donc vraiment rien d’agaçant chez les Américains ?
(Rires.) Si vous insistez… Peut-être leur besoin permanent de compétition et leur peur d’être éjectable. C’est encore plus vrai dans notre business. Agents, publicistes, producteurs, ils flippent tous de perdre leur place. Ça peut générer des comportements hyper limites, du type petits coups bas ou mensonges vraiment pas cool. Ça peut me mettre hors de moi quand je m’en rends compte… Et vous ne me demandez pas ce qui m’énerve chez les Français ?

Si, mais on me fait signe que l’interview est finie.
Question d’équité, je réponds : je trouve que les Français devraient apprendre à se remettre en question. A force de nous reposer sur notre histoire, nos acquis, notre patrimoine, on en devient arrogant.

Et vous, vous vous remettez en question ?
Sans cesse et sur tout. Je ne me laisse jamais vraiment tranquille. Je m’épuise moi-même. (Rires.)

On imagine pourtant que votre entourage passe son temps à vous dire que vous êtes belle et géniale.
(Rires.) Ce n’est pas le genre de la maison ! Je suis entourée de gens qui ne me ménagent pas. Et croyez-le ou non, malgré l’image que peuvent avoir les actrices, ce n’est pas moi qui prends forcément le plus de place dans mon groupe d’amis.

Marion Cotillard : « Mon engagement est dans ma vie au quotidien »

Marion Cotillard : « Mon engagement est dans ma vie au quotidien »

Une fois de plus, elle sera un des frissons sensationnels de Cannes. Dans le nouveau film des frères Dardenne, l’actrice et égérie Dior est exceptionnelle en jeune femme se battant pour sauver sa peau au travail. Événement festivalier assuré et, ici, confessions intimes sans faux-fuyants.

Un vendredi, Sandra (Marion Cotillard) est licenciée d’une petite entreprise produisant des panneaux solaires. Le patron annonce aux ouvriers que, en contrepartie du départ de la jeune femme, ils recevront chacun une prime de 1 000 €. Mais Sandra décide de se battre, le temps du week-end, pour garder son job en tentant de persuader un à un ses collègues de renoncer à leur prime… Avec le talent, la subtilité et la force qu’on leur connaît, Jean-Pierre et Luc Dardenne ont déjà abordé, dans « Rosetta », le thème du chômage. Avec « Deux jours, une nuit », évènement cannois assuré, ils nous offrent une merveille de réalisme, jamais larmoyant, toujours au plus près de l’os de la vérité. Et jamais, sans doute, Marion Cotillard n’a été aussi près de l’épiderme d’un personnage. Elle ne joue pas, elle se fond en Sandra, pour nous livrer quelque chose de si intime, allant fouiller loin au fond d’elle-même, si bluffante que le spectateur reste partagé entre le trouble et l’admiration. Rencontre parisienne, dans une maison amie du 20e arrondissement, à peine rentrée d’un exténuant tournage londonien. Concentrée, précise, révoltée, honnête dans ses réponses parfois très personnelles.

Marie Claire : Il est rare que les frères Dardenne choisissent une actrice déjà très connue…

Marion Cotillard : Oui, c’est sûr que lorsque mon agent m’a annoncé qu’ils pensaient à moi pour un film, j’ai été surprise. Je ne pensais jamais recevoir une proposition de leur part. A notre premier rendez-vous, c’était limite bouleversant. Ce métier est fait de rêves qui se réalisent, et d’autres qui ne se réalisent pas. Mais quand le rêve auquel on ne pensait même pas devient réalité, c’est quelque chose !

Ils ont pensé à vous en écrivant le scénario ?

Je ne sais pas, c’est une question que je ne me pose jamais. J’ai juste envie de dire que, avec toute l’admiration, le respect et l’amour que je porte aux réalisateurs avec lesquels j’ai travaillé, ce tournage est le plus beau de ma vie. Et je ne l’ai jamais dit pour aucun autre film.

Qu’est-ce que vous avez en commun avec Sandra, votre personnage ? La volonté ?

Oui, même si, très honnêtement, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de faire ce qu’elle fait. Il y a aussi la difficulté d’être dans la confrontation, ce qui est parfois extrêmement handicapant. Cette incapacité à m’opposer à l’autre. Le conflit est très compliqué à envisager pour moi, car c’est lié à la peur du rejet, du refus. De l’abandon.

A la place de ceux qui doivent décider s’ils votent pour la réintégration de Sandra ou s’ils préfèrent empocher les 1 000 € de prime, qu’auriez-vous fait ?

Je ne sais pas. Quand on a des enfants, qu’on est dans une situation difficile, un sou est un sou… et 1 000 €, une somme énorme. Si j’étais une amie de Sandra, il y aurait de grandes chances pour que je l’aide, mais si je n’étais pas proche d’elle et que, dans la balance, il y avait ma famille, mes enfants… peut-être que j’aurais voté contre elle. Par contre, je pense que je me serais laissé convaincre par Sandra et que j’aurais été touchée par cette histoire.

Vous suivez l’actualité ?

Forcément, la question du chômage interpelle, quand on sait qu’on n’a pas encore trouvé de moyen de l’enrayer. Il y a des solutions qui ne sont pas employées parce qu’on est dans un monde d’ultra-consommation et de profits. Tant qu’on acceptera ça…

Vous seriez plutôt dans un état d’esprit « slow down » ?

Oui, bien sûr. Bon, ralentir est un mot qui fait un peu peur. Je préfère dire : user différemment. Le fait qu’aucune gouvernance mondiale ne nous pousse vers les énergies renouvelables montre bien qu’on est « tenu par les couilles » ­ passez-moi l’expression ­ par des industriels n’ayant aucun intérêt à ce que les choses changent. Cet aveuglement suicidaire bouffe ceux qui n’y sont pour rien.

On vous a proposé de vous engager politiquement ?

J’ai eu des appels du pied de la part de partis politiques, mais je ne vois pas l’intérêt d’y entrer, étant donné que je n’ai pas l’impression que ça serve à grand-chose. Ça fait cliché de le dire, mais les seules personnes qui peuvent faire changer les choses, ce sont les citoyens eux-mêmes. Mon engagement est dans ma vie au quotidien. Il n’est pas assez remarquable pour être remarqué, mais je sais qu’un jour certains projets qui me tiennent à cœur verront le jour.

Vous êtes inquiète pour votre fils ?

Non, parce qu’il va grandir dans ce monde, de toute façon. Je fais tout pour qu’il ne me reproche pas, un jour, de n’avoir rien fait alors que j’ai la puissance de le faire. C’est pourquoi j’ai soutenu le programme éducatif de Maud Fontenoy dès le début. Je trouve ça intelligent, parce que c’est là qu’il faut sensibiliser les êtres.

Si vous n’aviez pas été comédienne, c’est vers là que vous seriez allée ?

Oui, absolument. C’est ce que j’aurais fait : travailler avec les enfants.

Si vous deviez vivre dans un seul endroit sans jamais le quitter, ça serait où ?

Une forêt avec la mer autour. Bon, allez, je dirais en gros la presqu’île du Cap-Ferret, en Gironde. C’est un lieu que j’ai découvert et qui est immédiatement devenu ma terre d’adoption. J’y vais autant que je le peux. J’ai eu un vrai coup de foudre. Il y a une énergie de la nature qui se dégage de cet endroit, qui est merveilleux et exceptionnel.

Avez-vous beaucoup d’amis, et qu’attendez-vous d’eux ?

Beaucoup d’amis ? Par rapport à une classe de collège ou à Facebook ? (Rires.) Je ne sais pas si j’en ai tant que ça. J’en ai de très chers, de milieux et d’âges très divers. J’attends d’eux qu’ils soient sincères, honnêtes, et qu’ils me fassent avancer sur plein de niveaux différents.

Vous est-il arrivé d’être déçue par des amis ?

Oui, bien sûr. Il y a des gens avec qui j’ai partagé un bout d’amitié, tout en sachant d’avance que ça ne durerait pas. Il y a aussi des chemins qui se séparent, dans un sens et dans l’autre. Là où je remercie mes amis, c’est qu’ils ont toujours été présents, alors que je ne l’ai moi-même pas toujours été. Quand je m’embarque dans un film pendant trois mois, tout mon temps libre est consacré à ma famille.

Difficile de concilier les emplois du temps lorsqu’on forme un couple d’acteurs, non ?

Oui, c’est sûr, c’est une des difficultés de notre métier. Il suffit de bien s’organiser, mais il y a des fois où ça n’est pas possible. Nous deux, on fait tout pour qu’il n’y ait pas de frustration.

L’absence est parfois bonne pour créer le manque et le désir…

Pas trop souvent ! Il faut faire attention à ce que ça ne se produise pas trop…

Quelles sont les qualités de Guillaume (Canet, le père de son enfant, ndlr) que vous admirez le plus ?

Pourquoi voulez-vous me parler de Guillaume ? J’en parle quand je fais des films avec lui, sinon je n’en vois pas l’intérêt. Là, ça me paraît bizarre, je ne suis pas douée pour ça. Non pas que j’essaie de préserver à tout prix mon intimité, mais il me faut une vraie raison pour que j’en parle.

Vous êtes égérie Dior. Quel est votre rapport à la mode ?

Dior m’a totalement éduquée dans le domaine de la mode, parce que, même si j’ai toujours aimé m’habiller, j’avoue que, encore aujourd’hui, je n’ai pas un discours passionnant ou très poétique sur la question. Par contre, j’ai fini par comprendre que la mode est non seulement un art, mais aussi une manière de s’exprimer. Je pensais que ce sujet de réflexion ne m’intéresserait jamais, alors que c’est tout le contraire qui se produit peu à peu.

D’une façon générale, le travail vous rend-il anxieuse ou de plus en plus zen ?

Anxieuse, malheureusement. Bon, je choisis des projets très complexes, qui me mettent dans des situations de stress parfois difficiles à gérer. La peur de ne pas savoir si je vais réussir un rôle est bien présente. Et, parfois, ne me quitte pas. Là, je rentre de Londres, où je viens d’achever le tournage de « Macbeth », et je ne rêve que d’une chose, dormir.

Quel est, selon vous, le mot le plus chargé d’espoir ?

Solidarité.

Et le plus chargé de désespoir ?

Je dirais trois lettres : OGM. Je ne comprends même pas qu’on puisse les envisager, et ça me rend furieuse quand j’entends leurs défenseurs expliquer qu’avec les organismes génétiquement modifiés on va éradiquer la faim dans le monde. J’espère juste que notre nouveau Premier ministre va être mesuré sur ce dossier. La préservation du vivant, c’est quelque chose qui pourrait me faire lever le poing très haut.

Justement, avez-vous jamais eu des envies de meurtre ?

Non. J’ai vraiment foi en l’être humain. Effectivement, il y a des gens perdus pour la cause… Mais de là à les tuer, non.

Lorsqu’on voit quelqu’un arriver à un tel sommet de célébrité et de reconnaissance, on se pose la question, de l’extérieur : quel est le mantra qui a guidé votre ascension ?

Je pense qu’on attire à soi ce dont on a besoin. Lorsque j’ai compris que mes pensées positives parvenaient à créer ma réalité, cela a tout débloqué. Auparavant, j’avais tendance à envoyer des énergies négatives. Pas néfastes, non, mais, disons, défaitistes. Quand je suis sortie de ce système de pensée, tout est devenu possible.

Qui vous a aidée ? Un guide spirituel ? Un psy ?

Ma mère, qui a le courage, dans sa vie, d’expérimenter toutes sortes de thérapies, et qui m’a offert de découvrir des moyens de trouver un certain bonheur. De guérir, aussi, les choses qui avaient à guérir en moi. Ma mère m’a permis d’avoir accès, à travers elle, à des moyens de réparer, de guérir. C’est quelqu’un d’extrêmement important dans ma vie et que j’adore. La personne la plus courageuse que je connaisse. Bien sûr, j’ai aussi vécu des moments compliqués avec elle, comme cela arrive à tous les enfants.

Quels sont, selon vous, votre plus grande qualité et votre plus gros défaut ?

Une de mes plus grandes qualités, c’est mon ouverture d’esprit et le regard que je porte sur les gens. Mon plus gros défaut ? Ma peur. Elle me fait ralentir par rapport à tant de choses… et elle est toujours là. C’est sans doute pour cette raison que je ne choisis pas des films faciles. Je pense que j’ai besoin de surmonter la peur en l’affrontant. Sans elle, je toucherais le bonheur plus souvent.

Si vous pouviez être quelqu’un d’autre ou autre chose, que voudriez-vous être ?

De l’eau. Parce qu’on va en manquer cruellement. Si ma transformation pouvait servir à quelque chose, ce serait déjà ça ! (Rires.)

A propos d’eau… Imaginez que vous êtes en train de vous noyer, quelles seraient les dernières images qui défileraient dans votre tête ?

(Rires.) Oh, mais elle est horrible, votre question ! J’imagine que je penserais quand même à ma famille. Ah, non, je ne veux pas me noyer ! En plus, franchement, ce serait une mort atroce… J’espère, de mon vivant, connaître de grands changements positifs par rapport à l’environnement. Une dernière image très positive du monde, ça ne serait pas mal non plus.

Marion Cotillard, sa vraie vie

Marion Cotillard, sa vraie vie

Palme en vue : Marion Cotillard revient à Cannes en ouvrière combative dans « Deux jours, une nuit », des frères Dardenne. Un rôle dans lequel l’égérie Dior s’est glissée corps et âme. Rencontre passionnée.

Quarante minutes. Voilà ce que la production du film des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne « Deux jours, une nuit » nous offre royalement. Quarante minutes d’entretien avec son actrice principale, Marion Cotillard. Alors, obsédé par le timing et quand on sait que le sujet du film en sélection officielle au Festival de Cannes est le combat mené par des ouvriers d’une usine de Belgique pour conserver une prime de 1 000 euros, on se pose la question. Combien de temps faut-il à Marion Cotillard pour gagner 1 000 euros ? Trois heures ? Plus, moins ? Et en quarante minutes, que gagne-t-elle ? La question posée d’entrée de jeu à l’une des actrices les mieux payées du cinéma français, couverte de récompenses et encensée par les spectateurs, ne la choque pas. Elle sait qu’interpréter une ouvrière menacée par le chômage tient du paradoxe. « Mais la vie d’une actrice, dit-elle, n’est faite que de paradoxes. » A l’écouter, à la voir se saisir à bras-le-corps des questions qu’on lui pose, on comprend que les frères Dardenne soient venus la chercher. La futilité, les minauderies ne sont pas son registre. C’est une bosseuse à la fois cérébrale et physique et, si son sourire est désarmant, son visage porte, dans le film, le poids d’un désespoir qui bouleverse.

Propulsée une fois de plus dans la compétition cannoise, Marion Cotillard retrouve en partie un rôle de fille du peuple qu’elle a déjà endossé. Dans « La Môme », d’Olivier Dahan, elle était Piaf née à Ménilmontant, dans « The Immigrant », de James Gray, elle était une Polonaise engluée dans les bas-fonds de New York. Cette fois, elle campe un personnage écorché, lancé dans un combat où mendicité et dignité se parasitent. Réussira-t-elle à convaincre ses collègues de renoncer à leur prime, ce qui lui permettrait de conserver son travail ? Affrontements, désillusions, bons et mauvais sentiments, renoncements, petitesse et grandeur d’âme font du film un road movie social dans les corons. « C’est un rôle tout en déséquilibre, dit-elle, dans lequel Sandra, mon personnage, finit par trouver sa place. Ce n’était pas seulement sa peur du chômage que je devais interpréter mais aussi son état dépressif. Or, je ne suis pas dépressive. Je n’ai jamais pris de Xanax de ma vie, mais j’en ai bien étudié les effets. » Personnage « sous médocs », Sandra vacille de scène en scène. « Je ne peux pas dire que j’ai découvert le milieu ouvrier avec ce film, car je suis née dans une famille sans fortune. Et si j’ai aujourd’hui un train de vie hors normes, si je ne connais pas beaucoup de gens qui gagnent aussi bien leur vie que moi dans mon entourage, j’ai quantité d’amis qui comptent leurs sous. Je ne suis pas coupée du monde. Je lis la presse, je m’intéresse aux crises sociales. La grande différence entre Sandra et moi, c’est que je fais ce que j’aime. Sandra rêvait-elle, enfant, de travailler en usine ? »

Bien que vêtue ce jour-là d’un beau pull Issey Miyake bleu turquoise mettant en valeur sa peau diaphane et ses beaux yeux, c’est en Dior – on le parie sans risque – qu’elle montera les marches cannoises. « Je n’ai pas eu à faire de différence entre le monde du cinéma et celui de la mode pour lequel je prête mon corps et mon visage. Grâce à Dior, j’ai continué à faire du cinéma. Nous avons tourné des films, enregistré un morceau de musique avec Franz Ferdinand, tourné des clips, développé une créativité tous azimuts. Mon aventure avec Dior, ce n’est pas qu’une histoire d’égérie, c’est une aventure pleine d’aventures, comme les poupées russes. Quand je leur ai dit que je souhaitais tourner avec David Lynch, je n’y croyais pas moi-même. Et ils ont accepté. Idem quand j’ai voulu jouer avec mon idole absolue, John Cameron Mitchell. Dior, c’est un terrain de jeux formidable. » Et quand on s’interroge sur l’étrangeté de la voir monter les marches en Dior pour défendre à Cannes un film sur la classe ouvrière, elle répond avec justesse : « Pose-t-on la question à un cinéaste de film d’horreur ? » Et puis, ajoute-t-elle : « Je n’ai pas interprété beaucoup de rôles hyper glamour… D’ailleurs qu’est-ce que j’ai fait comme rôles glamour ? Avec des belles robes, le genre de personnage qui ne ferait pas tache sur le red carpet? Peut-être dans “Batman” ? Mais Sandra en débardeur sur le tapis rouge, ça ferait désordre. »

Du haut de sa filmographie impressionnante et des récompenses qui ont salué son talent, Marion Cotillard reste lucide. « Je me bats avec moi-même. Chacun a ses démons. Cela ne se voit pas toujours, mais j’ai peur de beaucoup de choses, et je me dis qu’un jour, enfin, je saurai précisément de quoi. J’ai toujours eu peur des gens par exemple. Adolescente, je ne comprenais pas très bien ce qui m’entourait. La société elle-même, comment elle fonctionnait. Avec mes parents, les rapports ont toujours été extraordinairement sains, on pouvait tout se dire. Je n’avais pas vécu de désordres relationnels dans ma famille. Je les ai affrontés en en sortant. Quand je suis arrivée à la maternelle, le choc a été rude. Le monde me terrorisait. Je me revois dans la cour de l’école, solitaire, effrayée. » Pour cette raison peut-être, elle reconnaît que parfois, arrimée à des films par trop tragiques, endossant des rôles très noirs, il lui arrive de protéger son propre fils en s’éloignant de lui, le temps d’un tournage. « Je veux lui éviter d’être atteint par ricochet par les mauvaises ondes d’un film, celles que je porte avec le personnage que j’interprète. J’ai été très heureuse sur le film des frères Dardenne, bien que j’aie dû y passer mes journées en petite forme. Au retour, comme je suis maman, je devais gérer cet état. Faire face. Alors, quand c’est devenu trop dur, je me suis mise à distance. Jouer une dépressive, cela vous rend dépressive tout le temps, et, avec mon dernier rôle, sur le tournage de “Macbeth”, ça n’était pas mieux. »

Sans être fataliste, Marion Cotillard estime « que les choses vous arrivent quand elles doivent vous arriver. Heureusement, j’ai la capacité de prendre du recul ». Et s’il est une chose qu’elle ne craint pas, c’est la chute. « Les résultats, les récompenses, tout cela c’est du passé. Aujourd’hui, ce qui me met en joie, c’est d’être à Cannes à nouveau. J’ai vraiment découvert ce festival il y a deux ans. Quand on est une petite actrice avec pas trop de choses à y faire, on souffre à Cannes, c’est une trop grosse machine. Mais quand on y vient pour défendre un film, c’est extraordinaire. » Les frères Dardenne sont bien partis. Leur film est bon et ils ont, pour le défendre, une sacrée comédienne.

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